La commune de Viù, dans les vallées de Lanzo, préserve et fait revivre la Viuleta, le chant spontané de tradition orale associé à la musique populaire instrumentale. C’est un temps et un lieu à découvrir, peu connu, vécu par les habitants des vallées alpines, avec une grande participation.

Le calendrier de la Viuleta s’étend d’août à décembre, mais un grand événement a eu lieu en septembre, axé sur le chant, et un autre les 8 et 9 novembre 2025, sur la musique de tradition orale. La scène s’est déplacée vers la musique instrumentale avec Viuleta-Soun: une occasion de rencontrer des pratiques musicales vivantes enracinées dans les territoires alpins.

Viuleta Soun est un concert diffusé dans les rues du village, au cours duquel des ensembles musicaux non structurés accompagnent des danses populaires traditionnelles. L’événement est organisé à l’occasion de la fête patronale de Saint-Martin, l’une des dates les plus importantes du calendrier agricole alpin.

Flavio Giacchero, créateur du festival, a expliqué à cette occasion qu‘ »un paysage sonore vivant et participatif est créé, où la musique traverse les rues, les corps et la mémoire collective ». Un mode également raconté dans le documentaire Lou soun amis – Les sons amis. Le terme soun, qui rappelle ses homologues français et anglais par assonance, signifie « son » dans le francoprovençal.

Groupes de musique instrumentale spontanée

Nous laissons la place aux groupes spontanés, traditionnellement polyphoniques et instrumentaux« , ajoute Giacchero. Parfois appelées fanfares, parfois confondues avec les orchestres, il s’agit en fait de traditions différentes : les premières appartiennent au monde civique et à la danse ; les orchestres, en revanche, dérivent du contexte militaire, avec les marches et les uniformes.

Ces formations ont été étudiées par Amerigo Vigliermo, fondateur du Coro Bajolese et du Centro Etnologico Canavesano, et par Giacchero lui-même. Certains résultats ont été rassemblés en 2015 dans l’essai La tradizione musicale nelle Valli di Lanzo : il suono amico, publié par la Società Storica delle Valli di Lanzo.

Il s’agit de groupes composés de cuivres, de clarinettes et d’accordéons, qui interprètent de la musique de danse : une tradition présente, avec des variations locales, dans plusieurs vallées alpines.

Viù transformé en rue des chansons et des musiciens

Pendant le festival, Viù se transforme en un « village sonore » doté d’une vaste scène. Des groupes de différentes régions italiennes, et parfois d’ailleurs, sont distribués dans les tavernes du village pendant le festival de chant en septembre et dans les rues du village pendant le Viuleta Soun au mois de novembre. Le public, muni d’une carte indiquant les différents lieux, se déplace librement d’une salle à l’autre ou d’un point à l’autre, écoutant différents répertoires et rencontrant diverses traditions, dans une expérience d’écoute immersive et participative.

Le répertoire de Viuleta Soun, axé sur la musique de danse, change pour chaque formation. Ces styles comprennent la « courente« , des danses traditionnelles de la culture francoprovençale, exécutées à deux ou en groupe, et le « bal musette« . Ce dernier est un genre qui regroupe plusieurs danses, à l’origine des danses de salon, caractérisé par des tempos plus lents et une polyphonie typiquement alpine.

La Viuleta

La Viuleta est née en 2019 d’une idée de l’actuel directeur artistique, l’ethnomusicologue Flavio Giacchero, à l’initiative de la municipalité de Viù et de Pro Loco. Elle se déroule sous le patronage de la Société historique des vallées de Lanzo, de la Chambra d’Oc et du CREO, le Centre de recherche sur l’ethnomusique et l’oralité, avec le soutien de la Région du Piémont.

« L’objectif est d’explorer la relation entre le geste musical, le territoire et la communauté. La musique est polyphonique : un entrelacement de voix et d’instruments dans lequel chaque interprète a un rôle précis. »

Le nom « La Viuleta » rappelle une ancienne ballade fréquente dans les Alpes, « La Lionetta », mais c’est aussi un jeu de mots entre le nom du village, Viù, et « laeta », lieta en latin.

Un patrimoine culturel vivant

Le chant spontané de la tradition orale est l’une des plus anciennes expressions de la culture alpine, dont les racines remontent à l’époque pré-médiévale. Il s’est développé comme une langue communautaire, un instrument de cohésion et de traitement des émotions. « Il ne s’agit pas d’un répertoire folklorique au sens superficiel du terme, mais d’une tradition vivante, en constante transformation, qui véhicule une société, une mémoire historique et des règles esthétiques précises », explique M. Giacchero, « chanter ensemble est une expérience émotionnelle, voire thérapeutique, qui exige une présence réelle ».

Ce type de chant se distingue à la fois du chant de taverne et des chœurs alpins. Le premier est un genre relativement récent, lié à la tradition des auteurs-compositeurs-interprètes. Les chœurs alpins, en revanche, ont été structurés après la Seconde Guerre mondiale dans le Trentin par la SAT (Società Alpinisti Tridentini) comme une forme de chant folklorique.

Le chant spontané utilise une voix profonde et viscérale, différente de la parole, du chant choral et du « bel canto » italien. Il s’agit d’une pratique polyphonique et polyvocale, menée par deux voix qui s’entrelacent, soutenues par un « bordone », un son grave et continu qui sert de base harmonique.

Comme son nom l’indique, le chant spontané naît de manière informelle, dans les bars, les écuries, les clubs et les espaces publics. C’est aussi pour cette raison qu’il a été associé à tort à la consommation d’alcool.

À une époque où les occasions de se rencontrer se réduisent, cette pratique risquait de disparaître : la transmission intergénérationnelle est aujourd’hui un défi culturel.

Des chansons dans de nombreuses langues

Les mélodies et les ballades racontent les histoires, les lieux et les dynamiques sociales des communautés montagnardes. Pendant des siècles, elles ont été interprétées dans l’espace intime des villages ou lors de foires et de rassemblements publics. Parce qu’elles réunissaient des personnes de différents territoires, elles étaient souvent chantées dans une langue mixte, combinant les idiomes minoritaires, les dialectes régionaux et les langues nationales. De nombreuses chansons ont été spontanément traduites en italien lorsque, après la Première Guerre mondiale, cette langue a commencé à se répandre.

Des chansons plus récentes se sont progressivement ajoutées à la tradition plus ancienne. Un exemple emblématique est Vola Colomba Bianca qui, après sa victoire au festival de Sanremo dans les années 1950, a été réinterprété par les Mondine sous forme polyphonique.

« L’expérience est autant musicale que sociale : le chant a une fonction thaumaturgique et apotropaïque, dans sa mise en résonance du corps et des émotions », explique Giacchero. Cette pratique est bénéfique pour l’âme.

Issu du besoin humain d’être ensemble et de s’exprimer, le chant spontané conserve une puissance archaïque qui surprend ceux qui l’approchent pour la première fois. Comme beaucoup de modalités ancestrales, il permet la construction d’une communauté, le traitement des émotions, l’écoute collective et le partage« .

Dans l’arc alpin, il existe quelques îles où la tradition est encore vivante, comme dans les vallées de Lanzo, dans le Val Varaita, dans le Val Vermenagna (zones de minorités francoprovençales et occitanes), dans certaines zones du Val de Suse, dans le Val de Cogne, à Ceriana dans les Alpes maritimes, dans certaines régions montagneuses de Lombardie, du Trentin et du Frioul, et dans certaines zones des Apennins, comme dans la région du Plaisance.

Atelier de musique orale alpine de La Viuleta

Le festival se poursuit avec un atelier consacré au chant spontané de tradition orale, animé par Patrizia Rotonda, chanteuse, interprète et experte en chant traditionnel et en technique vocale.

Sa formation est également le fruit de sa collaboration avec Giovanna Marini, musicienne romaine, ethnomusicologue et auteur-compositeur-interprète, l’une des premières en Italie à avoir reconnu l’unicité du chant folklorique. Différents répertoires seront analysés et réinterprétés au cours de l’atelier résidentiel. L’objectif, au cours des trois prochaines années, est de construire, en travaillant sur le territoire, un spectacle dans lequel la musique populaire se mêle à d’autres langues et à d’autres genres.

Un projet pour les jeunes générations, entre tradition et innovation

La culture du chant traditionnel se transmet aussi aux plus jeunes. En témoigne le concert de Noël avec les « Giovani Cantori Salesi », de la région du Canavais, et le Gruppo Spontaneo dei Bambini di Viù. A l’occasion de l’illumination de l’arbre au centre du village. Le 7 décembre, les enfants interpréteront des chansons liées à la tradition italienne de Noël, avec un accent sur la tradition piémontaise.

D’autres festivals se sont inspirés de la formule du concert diffus, qui permet au public de vivre la musique dans une expérience collective authentique.

« Le chant et la musique instrumentale, dans la culture alpine, représentent deux formes du même langage, deux expressions qui partagent l’esthétique, l’éthique, les styles et la socialité, des sons qui contribuent au maintien des communautés. Elles sont éthiques parce qu’elles exigent l’écoute et le respect mutuel : personne ne doit se distinguer des autres, c’est l’ensemble qui compte. Ils sont esthétiques parce qu’ils suivent des règles précises, dans lesquelles la spontanéité n’est pas synonyme d’impréparation musicale, mais de connaissance d’un langage particulier », conclut Giacchero.

La Viuleta restitue un paysage fait de sons : les villages résonnent de voix dans les rues et les clubs, comme autrefois lors des foires et des festivals. Une expérience naturelle et partagée qui, au-delà de la musique, unit la communauté et la mémoire.

Le festival a été créé pour maintenir vivante et rendre visible une tradition en voie de disparition. En donnant de la dignité à des chants et à des musiques souvent relégués à un rôle marginal, il permet aux habitants de reconnaître à quel point leur culture est encore vitale, mais aussi à quel point elle a besoin de protection et de reconnaissance pour survivre. C’est aussi une invitation aux administrations, aux associations culturelles et à tous les habitants des zones alpines à investir dans leurs territoires, à cultiver leur unicité et leur spécificité.

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