Michel Moriceau nous accompagne dans la lecture du livre de Guillaume Desmurs, Le Crépuscule des jeux, dans un contexte de ces doubles jeux olympiques d’hiver de Milano-Cortina en 2026 et des Alpes françaises en 2030. Le livre est publié dans la collection Guérin des Éditions Paulsen. C’est vrai que nous avons déjà parlé de ce livre, au moment de sa parution, mais nous voulons y revenir par cet article.
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Chamonix, Grenoble, Albertville et les Alpes françaises… Les anneaux vont de nouveau se poser sur les sommets d’un cher et vieux pays qui rêve de grandeur et court après ses emprunts. Une œuvre, néanmoins, passera à la postérité : une tétralogie bouclée dans une mise en scène du Comité international olympique, avec les moyens techniques et financiers de l’État et des collectivités locales.
En un siècle, le décor a changé : il a chauffé sous les projecteurs et n’a plus la blancheur d’autrefois. Le cœur du public bat moins vite. Les artistes répètent et jouent leurs partitions : la neige fond, et les skieurs continuent de glisser. Les producteurs s’activent, les promoteurs en profitent, les procureurs s’indignent des coûts faramineux du spectacle.
Que la fête recommence, malgré tout, en 2036, entre Nice et les Savoie, deux régions « annexées », sans référendum cette fois-ci. Une institution internationale les entraîne dans l’organisation d’une fête de prestige aux retombées aléatoires. Et tout un État, derrière elles, pleure sur sa dette et se porte garant.
Les Jeux olympiques sont une affaire d’argent. Ils sont un élément pertinent des relations diplomatiques et inscrivent le sport dans l’Histoire. C’est en effet de sport qu’il s’agit : un sport instrumentalisé pour que les jeunesses du monde livrent bataille sur un champ d’honneur où, tous les quatre ans, un mythe renaît, dont les héros couronnés d’or sont sacrés pour la vie.
Journaliste et Savoyard, Guillaume Desmurs a vibré en 1992, lors de l’élection d’Albertville pour organiser les Jeux tout près de chez lui. Il a grandi dans les stations nées du plan Neige, dans les années glorieuses d’aménagement des grands massifs. De 1964 à 1974, la montagne a été grêlée de grands ensembles ; les vallées se sont dotées de voies rapides, les versants du soleil ont vu couler le béton et le macadam. Équipement, désenclavement, fuite en avant. Investissements, financements, endettement.
Sous l’effet des Jeux de Grenoble, l’industrie du ski s’est développée pour satisfaire une clientèle impatiente. Les JO d’Albertville ont redynamisé une économie lors d’un tassement des activités ludiques.
En observateur attentif, Guillaume Desmurs, l’enfant du pays, mène une enquête nuancée sur l’impact des Jeux olympiques d’hiver passés et à venir. À la suite de la désignation des Alpes françaises, il dresse un constat inquiet de la situation. Il aime la montagne et les Jeux, mais, références à l’appui, rappelle que le Comité international olympique fonctionne comme une multinationale obnubilée par des objectifs de rentabilité.
Il doute de la fiabilité d’un dossier déposé dans l’urgence, compte tenu de la complexité des normes imposées. Il s’interroge sur les conditions de la transition écologique alors que sont programmés les grands travaux de rénovation et d’extension des sites. Des engagements financiers considérables sont imposés à l’État organisateur, alors qu’un refus de consultation est opposé aux contribuables des zones concernées. L’éthique n’est pas une discipline olympique.
Les habitants du cru ne partagent pas tous le même enthousiasme. Certains guignent la manne et accaparent les lieux. D’autres sont pénalisés par l’envolée des prix et quittent leurs villages. La structure de l’habitat s’en trouve déséquilibrée, et la forte proportion de lits froids rend difficile l’implantation de familles modestes sur ces territoires.
Desmurs nourrit sa réflexion de références aux précédentes olympiades. Il attire l’attention sur les dangers d’une telle aventure dans un contexte d’instabilité du monde, de réchauffement climatique et de montée évidente des limites de la neige.
Il ne dresse pas un réquisitoire, mais pose un regard critique sur les processus décisionnels fondés sur les stratégies politiques des États hôtes et la rationalité économique du CIO. Il souligne les modifications du paysage, l’obsolescence programmée des équipements, les conséquences économiques, sociales et environnementales pour les générations futures.
Le modèle sur lequel fonctionnaient jusqu’ici les grands événements s’épuise. La montagne se révèle aujourd’hui vulnérable, dans un monde fragilisé par les menaces de conflits et les crises financières. Les Jeux ont connu la gloire en pleine lumière. Le temps passe et les passions s’émoussent. Les feux peuvent s’éteindre.
À l’approche du crépuscule, une lueur, une petite flamme d’utopie, pourrait encore faire briller les anneaux, plus simplement, « durablement », sous le signe de la rigueur, de la sobriété et de la sagesse.
En décrivant les liaisons dangereuses que tisse le CIO avec les États organisateurs, Le Crépuscule des Jeux nous éveille à l’urgence d’inventer le futur, d’adapter nos comportements, de réparer la montagne sans reproduire à l’infini les excès du siècle dernier.
LE CRÉPUSCULE DES JEUX – Guillaume Desmurs – collection Guérin – Éditions Paulsen – 2025
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