Joseph Rivolin nous propose un article sur une version en franco-provencal de Mickey, qui a pour titre en italien Paperino, et donc Papereun.
En Italie, chaque semaine un numéro de la revue de bandes dessiné est publié avec ses aventures, et avec une belle diffusion. Nous en avons parlé, et cette contribution apporte un éclairage ultérieur.
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L’Union nationale « Pro Loco d’Italia » (UNPLI), dont la finalité est de mettre en valeur les atouts paysagers, historiques et touristiques des territoires, mais aussi leurs ressources culturelles, prit l’initiative, en 2013, d’instituer la « Journée nationale du dialecte et des langues locales ». Célébrée le 17 janvier de chaque année depuis 2013, elle a le but spécifique de sensibiliser les institutions et communautés locales à la protection et à la promotion des patrimoines linguistiques respectifs.
À cette occasion on organise, avec la collaboration de toutes les organisations qui partagent ces finalités (associations, bibliothèques, passionnés, centres d’études, etc…), des laboratoires linguistiques, la diffusion de livres sur et dans les dialectes, des lectures publiques de textes en prose et de poèmes, des tables rondes, des activités avec les écoles locales, des représentations théâtrales, la projection de vidéos et de documentaires, la production de recueils de témoignages vidéo et audio et la publication sur les réseaux sociaux de proverbes, poèmes, jeux populaires, musiques et activités traditionnelles.
L’édition de cette année a vu la participation d’associations Pro Loco de 14 régions (Piémont, Ligurie, Lombardie, Vénétie, Frioul-Vénétie Julienne, Émilie-Romagne, Toscane, Ombrie, Marches, Latium, Abruzzes, Campanie, Pouilles et Sicile) et de la province autonome de Trente ; des centaines d’événements ont eu lieu d’un bout à l’autre de la péninsule.
Un travail d’experts
Parmi ces initiatives, se signale la décision, prise pour la première fois l’année dernière, de l’éditeur de la revue de bandes dessinées « Topolino », de publier dans le numéro paru le 14 janvier, à côté de l’édition entièrement en italien, quatre éditions spéciales, contenant l’une des histoires (« Paperino lucidatore a domicilio ») en quatre versions dialectales, distribuées chacune dans la région intéressée.
Les dialectes choisis sont, cette année, le bolognais, le génois, le calabrais de Catanzaro et le francoprovençal valdôtain. Dans l’avant-propos de la revue, son directeur M. Alex Bertani rappelle que le but de l’initiative consiste « à mettre en valeur l’extraordinaire variété linguistique » de l’Italie, « expression des différentes identités locales et de leurs racines.
Chaque région, mais aussi chaque ville ou village a souvent à sa disposition un patrimoine linguistique spécifique propre, fait de nuances, vocables et expressions uniques et doués d’une efficacité dialectique extraordinaire ».
Vu la complexité de l’opération, l’éditeur a requis la collaboration de quelques-uns des meilleurs experts du domaine de la dialectologie, coordonnés par M. Riccardo Regis, professeur ordinaire de Linguistique italienne à l’Université de Turin : « Nous ne voulions pas, écrit le directeur, nous borner à de simples traductions littérales, mais essayer de recréer des jeux de mots et des expressions caractéristiques, les nuances humoristiques qui caractérisent de manière univoque et pittoresque les différents idiomes ».
Le succès débordant obtenu l’année dernière par les éditions dialectales a été « un exemple concret et paradigmatique de comment, parfois, la bande dessinée et, plus en général, la culture pop, par leur langage direct et immédiat et leur facilité de dialogue avec les jeunes (d’esprit) peuvent devenir d’importants vecteurs de transmission du patrimoine culturel ».
« Topolino » en patois
L’expert désigné pour la version en patois est M. Fabio Armand, de Saint-Nicolas, docteur ès Sciences du langage et en Sciences psychologiques et anthropologiques, Maître de Conférences de l’Université Catholique de Lyon en anthropologie biologique, ethnologie, préhistoire, langues littératures et cultures africaines, asiatiques et d’autres aires linguistiques, profond connaisseur de langues minoritaires, auteur de nombreux études concernant tant le domaine linguistique francoprovençal que la culture des région himalayennes.
Le travail de traduction a été long et méthodique. Puisque ni les différents dialectes francoprovençaux de la Vallée d’Aoste, de la Suisse romande, de la Région Auvergne-Rhône-Alpes et du Piémont n’ont jamais exprimé une langue unitaire, il s’agissait de choisir la variante locale et la graphie à utiliser.
Le choix s’est porté sur le patois « des environs d’Aoste » jadis adopté par l’abbé Jean-Baptiste Cerlogne et sur la graphie qu’il utilisa pour son « Dictionnaire du patois valdôtain » de 1907, repris par Aimé Chenal et Raymond Vautherin dans leur « Nouveau dictionnaire de patois valdôtain » de 1997 : un choix « classique », légitimé par la tradition littéraire, garantissant la meilleure compréhension au niveau régional.
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Dans la version valdôtaine, Paperino est devenu Papereun, Paperon de’ Paperoni Paperon di Grou Canar et Paperopoli Canarveulla. Dans une interview accordée au quotidien « La Stampa » du 11 janvier M. Armand a souligné l’intérêt socioculturel de l’emploi du patois dans un contexte inhabituel comme la bande dessinée : « le problème – a-t-il déclaré – est qu’on considère le francoprovençal comme ne pouvant exprimer que le monde agricole. Notre travail de chercheurs démontre au contraire qu’il s’agit d’un langue vivante. La difficulté consiste à devoir traduire des mots qu’on n’utilise pas en francoprovençal » : d’où la nécessité de recourir à des néologismes et à des emprunts lexicaux, comme dans toutes les autres langues, qui se sont adaptées et ont évolué.
« Des textes come celui-ci, a encore dit M. Armand, permettent de s’adresser à un public jeune, et non seulement, car chacun de nous, j’imagine, a lu une histoire de ‘Topolino’ dans sa vie ».
Sauvegarde de la diversité
L’œuvre littéraire et scientifique de l’abbé Cerlogne s’inspirait de l’exemple de Frédéric Mistral, qui vers le milieu du XIXe siècle voulut réhabiliter la langue occitane en privilégiant l’un de ses variantes : le provençal du delta rhodanien, choisi comme langue littéraire de référence. Après lui, d’autres écrivains occitanistes essayèrent d’adopter une « koiné » (langue commune) à partir de tous les dialectes du Midi de la France : un idiome artificiel qui n’eut aucune possibilité de s’imposer au niveau populaire ; l’expérience échoua et finit par se révéler nuisible.
En ce qui concerne le francoprovençal, des projets similaires semblent exister au niveau académique, qui auraient de perspectives de succès encore plus réduites. Étant donné le caractère extrêmement fragmenté des dialectes de son domaine linguistique, et la diversification lexicale qui en découle et qui fait sa richesse, toute tentative d’uniformisation artificielle serait non seulement inutile, mais culturellement suicidaire.
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Dans ce contexte, en dehors de la tradition littéraire inaugurée par Cerlogne et qui garde toute sa validité, la sauvegarde du francoprovençal en tant que patrimoine culturel méritant d’être légué aux générations à venir ne peut passer que par la sauvegarde de ses différentes expressions. C’est le choix du B.R.E.L. (Bureau régional d’Ethnologie et de Linguistique), qui a entrepris, grâce notamment à une équipe chercheurs compétents et passionnés, à réaliser le projet « Dictionnaire », consistant dans l’établissement d’un lexique universel du francoprovençal.
Il s’agit d’un projet ouvert et en construction permanente, qui se propose de prendre en compte – pour chaque mot – au moins une des variantes qui existent dans les 71 communes francoprovençales de la Vallée d’Aoste. Les données sont mises en réseau au fur et à mesure qu’elles sont disponibles.
Ce Dictionnaire est un outil de travail trilingue : on peut y accéder (à l’adresse https://www.patoisvda.org/patois-glossaire-francoprovencal-dictionnaire) directement en francoprovençal, comme en français ou en italien.
De même, tous les résultats sont affichés dans ces trois langages. La graphie adoptée est celle du Guichet linguistique de l’Assessorat régional valdôtain de l’éducation, de la culture et des politiques identitaires, qui offre l’avantage, de par sa flexibilité, de restituer avec un degré d’approximation acceptable les multiples variantes phonétiques qui caractérisent les patois valdôtains.
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