Ce samedi, nous regardons à l’Europe, par cet article de Jean-Pierre Darnis sur l’UE et les impérialismes : les Alpes comme le reste du grand Continent, en sont déjà affectées: nous essayeons de suivre également les aspects plus larges, de l’économie à la sécurité-défense qui concernent Nos Alpes, et nous en avons déjà écrit quelques articles.


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La Chine poursuit sans cesse son ascension, la Russie livre une guerre meurtrière sur le territoire européen et les États-Unis de Donald Trump affichent ouvertement leur mépris à l’égard de l’Union européenne. Et pourtant, celle-ci offre une capacité de résistance remarquable, ce qui confère une force spécifique à son modèle démocratique.


Dans le contexte international actuel, les analyses qui décrivent un triomphe de l’impérialisme dont l’Europe serait fatalement la victime font florès. La guerre en Ukraine et les opérations coup-de-poing de Donald Trump auraient consacré le retour de la force comme pivot des relations internationales, un instrument dont l’Union européenne (UE) serait dépourvue. L’UE ferait face à un dilemme : soit elle devient elle aussi une puissance, soit elle est vouée à disparaître.

Cette représentation se base sur une lecture classique des relations internationales qui décrit la réalité du monde comme un état d’anarchie interétatique. Or cette projection réaliste, souvent critiquée car susceptible d’engendrer des effets négatifs, est parfois prolongée au point de proclamer l’inutilité fondamentale d’une UE déclinante qui devrait s’effacer pour laisser place aux États-nations susceptibles de faire un choix de camp – une description que l’on retrouve dans la récente Stratégie de défense nationale américaine où l’UE est souvent vilipendée.

Il convient cependant de questionner ces différents éléments.

Bien évaluer les dangers chinois et russe

Cette vision sombre qui semble faire le constat fataliste que la force l’a définitivement emporté sur le droit a pour premier défaut d’alimenter la propagande des acteurs qui estiment que l’existence de l’Union européenne n’a guère de sens du fait de sa prétendue impuissance. De tels propos étaient déjà depuis longtemps exprimés de façon récurrente par le pouvoir russe ; ils le sont désormais également par celui des États-Unis.

Ensuite, il faut revenir sur la représentation actuelle d’un monde dominé par les puissances impérialistes. Les États-Unis, la Chine et la Russie seraient les trois États impériaux qui chercheraient à établir des sphères de puissance, une vision géographique porteuse d’un déterminisme négatif pour l’Europe. Or il faut insister sur les différences fondamentales qui existent entre ces différentes entités.

La Chine apparaît comme concentrée avant tout sur les aspects économiques et technologiques de la puissance, qui doivent lui permettre de maintenir les gains qu’elle tire des échanges globaux. Il s’agit certainement d’une recherche de maximisation de ses propres intérêts mais dont la portée et les finalités restent discutées par les spécialistes. D’un point de vue européen, la relation avec Pékin est certes problématique mais semble gérable par les instruments classiques de l’Union.

Très justement méfiante à l’égard d’un régime politique chinois totalitaire qui exprime de façon ouverte son néo-impérialisme, l’UE a jusqu’ici suivi les États-Unis sur la voie d’une politique d’endiguement. Le cycle actuel de distanciation transatlantique pourrait remettre en cause de façon partielle cet agenda, alors que les Européens se doivent de diminuer leur dépendance à l’égard des États-Unis.

Le cas russe est différent

Le cas russe est différent : nous avons ici une claire manifestation d’impérialisme militaire classique dans lequel une vision historique et idéologique sous-tend les velléités de conquête territoriale. Malgré leurs faiblesses et un système institutionnel peu efficace en matière de mise en œuvre de la force, les Européens n’ont pas failli dans leur soutien à l’effort militaire ukrainien, au-delà de la condamnation politique de l’agression russe. L’Ukraine, qui se bat pour maintenir un destin autonome et européen, a réussi à contenir l’armée russe.

L’impérialisme du Kremlin peut continuer à nourrir des conflits et demander des efforts ultérieurs en matière de réarmement voire de combats, et ce d’autant plus si la garantie de sécurité américaine disparaît, mais il est aussi très clair que les Européens ne veulent pas passer sous la coupe de la Russie et n’entendent pas non plus céder des territoires. Il s’agit donc d’un problème important et douloureux mais dont l’analyse reste nette : l’Union européenne n’est pas un ventre mou qui serait à prendre par les armées du Kremlin.

La vision de l’impérialisme chinois et de l’impérialisme russe comme facteurs qui pourraient atomiser l’UE doit donc être relativisée. Il ne s’agit pas de nier la réalité des dangers et défis liés à ces deux contextes, mais de rappeler que l’Union reste en capacité de gestion.

Le cas spécifique de l’administration Trump

Le troisième impérialisme, celui des États-Unis, apparaît comme plus problématique. Tout d’abord les velléités d’annexion du Groenland constituent un scénario original de conquête territoriale aux dépens de l’UE, en menaçant la souveraineté du Danemark. Plus globalement, la dégradation du respect du droit international de la part des États-Unis vient potentiellement remettre en question l’alliance transatlantique, qui se basait sur une acceptation de l’hégémonie américaine de la part des Européens en échange non seulement d’une protection militaire incarnée par l’OTAN mais également d’un consensus sur la défense des valeurs de liberté.

L’adoption des logiques de la puissance par la seconde présidence Trump vient rompre cet accord tacite. Les Européens doivent désormais gérer une phase délicate, celle d’un découplage avec les États-Unis, en évitant que cela ne dégénère en conflit. En d’autres termes, le rapport entre Union européenne et États-Unis, s’il est ramené à un simple calcul d’intérêts de type réaliste, perd une dimension essentielle, celle d’une convergence politique et idéologique qui, depuis la Déclaration d’indépendance américaine de 1776, constituait le fondement de la relation, un soubassement nécessaire pour les échanges de biens et de services, en particulier pour les données.

L’administration Trump commet l’erreur de croire que la suprématie provenait de la puissance, qu’elle soit militaire, économique ou technologique. En réalité, l’alliance est nettement plus productive que la domination et cette rupture entraînera probablement un affaiblissement de l’attractivité, et donc de la puissance, américaine, ce qui pourrait par ailleurs accroître les tensions internes et externes. Il suffit par exemple de penser aux conséquences potentielles d’une baisse de l’immigration hautement qualifiée sur une économie américaine essentiellement basée sur la capacité d’innovation technologique.

L’Arlésienne de l’Europe-puissance

L’une des caractéristiques principales de l’UE réside dans sa solidité : on a constaté au travers des crises que l’UE était capable non seulement de résister à un contexte négatif (crises financières, Covid) mais également de se renforcer.

L’UE est un millefeuille institutionnel souvent difficile à lire. Ce dispositif mixte, à la fois intergouvernemental et fédéral, fait preuve d’une remarquable résistance car il est le fruit d’une série de compromis qui, une fois adoptés, restent ancrés dans la vie politique européenne.

Il est donc particulièrement difficile de défaire ce qui a été fait au sein de l’Union, comme illustré par le Brexit. De plus, le modèle institutionnel alambiqué de l’Union – le processus démocratique mixte entre Parlement, Conseil et Commission – renforce les institutions, ce qui constitue aussi une source de résistance face aux pressions externes.

L’UE construite comme une non-puissance

L’UE s’est construite comme une non-puissance, une création politique qui a mis au centre de son projet l’extension des marchés et la croissance : les fonctions militaires sont depuis le début de l’intégration jalousement conservées par les États membres. Ce refus d’une Europe-puissance traduit l’une des caractéristiques fondamentales de l’Union, celle d’être née comme entité politique de remédiation qui permette de tourner la page des très meurtriers conflits intra-européens, objectif désormais acquis.

Il convient donc aujourd’hui de ne pas l’oublier lorsqu’on réclame une montée en puissance d’une série d’institutions qui n’ont pas été programmées pour cela. Les différentes souverainetés nationales expriment des traditions divergentes en termes d’emploi des forces armées : il apparaît donc politiquement difficile de mettre en place une armée européenne, alors que des coalitions à géométrie variable, déjà en place dans le cas du potentiel dispositif de garantie de sécurité de l’Ukraine ou bien lorsqu’il s’agit d’envoyer des soldats au Groenland en soutien du Danemark, permettent d’envisager une montée en puissance des appareils militaires au niveau européen, ce qui illustre bien que les États membres ne sont pas dénués d’instruments.

Ici encore, il convient de ne pas appliquer une lecture simpliste de la puissance européenne, selon laquelle l’impossibilité d’organiser un monopole collectif unique de la force au niveau européen signifierait la fin de l’Union elle-même. L’Union est en train de montrer que, lorsqu’elle est contrainte par une pression extérieure, elle trouve les ressources communes pour résister.

L’Union européenne illustre le paradoxe d’une croissance institutionnelle qui ne peut être appréhendée en suivant les critères classiques des États et tire sa force d’un processus original à la fois d’extension territoriale (les différents élargissements) et de création de souverainetés européennes qui viennent renforcer celles nationales, le tout au service d’un compromis social-démocrate qui reste un modèle.

L’UE, pôle d’attraction face aux impérialismes ?

Il existe donc une sous-évaluation intrinsèque de l’Union, une représentation de faiblesse qui est amplifiée par les descriptions trop géopolitiques du globe. L’UE n’est pas faible, même si elle n’est pas une puissance, et constitue un remarquable compromis de souveraineté démocratique et de progrès.

Le contexte global actuel n’en reste pas moins particulièrement difficile et menaçant, et ce d’autant que le jeu international est troublé par les actions à l’emporte-pièce de la présidence américaine. Lors du récent forum de Davos, le premier ministre canadien Mark Carney a évoqué une vision de pôle démocratique capable de résister aux empires. C’est certainement dans ce sillage d’une association avec des pays comme le Royaume-Uni et le Canada que doit s’inscrire la stratégie de résistance d’une Union qui peut avoir l’ambition nécessaire de rester organisée autour de l’État de droit, face aux périls impérialistes. Ce qui doit être un facteur non seulement de compétitivité, mais aussi d’espoir pour ceux qui, par exemple aux États-Unis, luttent pour le maintien de la démocratie.

Cet article est republié à partir de The Conversation mais aussi avec l’aimable autorisation de l’auteur

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Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons..

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Professeur des Universités, directeur du master en relations franco-italiennes, Université Côte d’Azur, Chercheur associé à la Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS, Paris), professeur et membre du CISS de l’université LUISS de Rome, Université Côte d’Azur

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