Un nouveau récit de Jacques Martinet, cette fois-ci sur Cathérine de Challant, également à l’occasion des fêtes de Carnaval et de leur célébration annuelle à Verrès, dans la Vallée d’Aoste.
Le 28 avril 1442, François, comte de Challant, retourne dans la maison du père. Il laisse derrière lui des titres, des possessions et des discordes. Son testament est en faveur de ses deux seules filles, Catherine et Marguerite.
La maison ducale ne reconnaît pas les dernières volontés du comte. En raison de l’extinction de la lignée masculine, le fief doit passer aux Savoie. Jacques, cousin de la branche d’Aymavilles, revendique les titres des filles de François, en tant que descendant masculin, et bénéficie du soutien du duc Amédée VIII. Boniface II, père du défunt mari de Catherine, revendique également le droit à l’héritage en tant que beau-père.
Catherine se retrouve à lutter sur plusieurs fronts, mais heureusement, elle peut compter sur le soutien de son bien-aimé Pierre Sarriod, seigneur d’Introd. Le pape en personne a interdit leur mariage en raison du lien de parenté qui les unit. Le monde entier est contre eux, mais ils se battent de toutes leurs forces pour défendre leur amour et ce que le destin leur réserve.
31 mai 1450
Catherine se réveille à bout de souffle. C’est l’aube et il n’y a pas de lumière dans le vieux manoir familial de Challand-Saint-Victor. Pierre et Catherine ont emménagé il y a un mois, le manoir offrant de meilleures possibilités de défense que leur château dans la vallée. Ils ont également plus de chances de s’échapper par le col de Saint-Théodule pour rejoindre la Suisse.
Dans la chambre où reposaient autrefois ses ancêtres, la comtesse souffle comme si elle avait passé toute la nuit sous l’eau, interrompant ainsi le sommeil de Pierre.
« Catherine ! Catherine, que s’est-il passé ? »
« Un rêve… juste un rêve », répond Catherine avec difficulté.
Pierre s’agenouille sur le lit en face d’elle et lui prend les mains.
« Un cauchemar ? »
« Non ».
« Tu sembles bouleversée… »
Catherine est en sueur et ses beaux cheveux sont ébouriffés, mais plus que bouleversée, le rêve semble l’avoir convaincue.
« J’ai rêvé de mon père, il était magnifique même s’il… était mourant. Il m’a dit que les châteaux, les terres et les titres nous appartiennent, à Marguerite et moi, et que nous ne devons laisser personne y toucher. Parce qu’ils sont à nous. Il n’arrêtait pas de répéter ces mots. »
« Vous n’avez jamais eu cette conversation ? Il ne t’avait jamais avoué qu’il laisserait son testament en votre faveur ? »
Catherine glisse ses jambes hors du lit et reste immobile, fixant le sol pendant quelques instants.
« Nous n’en avions jamais parlé, mais c’était ce que j’attendais de papa. »
Au déjeuner, Catherine est silencieuse, ses deux filles l’observent.
« Nous avons été invités par le prévôt à la solennité de la Sainte Trinité », dit soudain Catherine en levant la tête de son assiette.
« Tu sais que nous ne pouvons pas y aller », dit Pierre, la bouche pleine.
« Il y aura aussi le bal… »
« Oui, et si nous y allons, ils danseront sur nos cadavres. »
« Ne parle pas ainsi devant mes filles, Pierre. » Catherine regarde son compagnon d’un air sévère.
« Excuse-moi… » Pierre ne la reconnaît pas, ce rêve semble l’avoir changée.
« Nous irons à cette fête, et nous danserons, Pierre. » Catherine est plus déterminée que jamais et, après cette confession, elle parvient à esquisser un sourire.
« Catherine, veux-tu déclencher une guerre ? »
« Non Pierre, je veux juste danser. »
« Ils ont refusé notre proposition. La date limite pour nous présenter au tribunal était hier. Nous sommes en guerre. »
Catherine regarde ses filles, elles ont l’air effrayées, elles aussi semblent ne pas la reconnaître ce jour-là. Elles sont petites et ont déjà perdu un père, elles n’ont pas compris grand-chose à ces discussions, mais elles ont compris que leur mère pourrait être en danger.
« Pierre, je ne veux pas la guerre, mais je dois défendre ma famille et la volonté de mon père. S’ils ne veulent pas voir une femme régner, qu’ils la regardent danser. »
Pierre sait bien à quel point elle est déterminée, parfois même têtue, mais il l’aime trop pour ne pas toujours suivre ses choix.
« Rassemble tous les hommes que tu peux, les plus fidèles. Habille-toi élégamment, mon amour. »
« Nous aussi, nous voulons danser ! »
La fille aînée de Catherine regarde sa mère avec tendresse, comme pour la supplier de la laisser l’accompagner, même si elle ne s’est jamais intéressée aux bals.
« Ce n’est pas encore le moment, ma chérie, mais je vous promets à toutes les deux qu’un jour, vous pourrez danser aussi longtemps que vous le voudrez et que personne ne pourra vous en empêcher. »
Catherine prend la main de sa plus jeune fille, qui à son tour saisit les doigts de sa sœur sans même lui laisser le temps de poser sa fourchette.
Pierre les regarde et Catherine lui tend la main. Il la prend et la serre avec amour, puis se penche sur la grande table en déplaçant l’assiette, le verre et la nappe, et, désormais allongé sur la table, il saisit la main de la fille aînée de Catherine qui se met à rire, avec le reste de la famille.
LIRE AUSSI: Napoléon et le Fort de Bard, la montée au Col /1
