Sous le titre « Métamorphoses du regard, Alpes et paysage de montagne », le Fort de Bard, dans la Vallée d’Aoste, propose une exposition qui se tiendra tout l’été et jusqu’au 1er novembre 2026, consacrée à l’évolution, dans la peinture, de la manière de représenter les Alpes et la montagne.

Organisée par Aldo Audisio dans les salles du Musée des Alpes, l’exposition rassemble plus de 70 œuvres pour retracer l’évolution du regard porté sur la Vallée d’Aoste et la vallée de Chamonix entre la fin du XVIIIe siècle et le milieu du XXe siècle, en mêlant art, science, alpinisme, le tourisme et les changements climatiques.

Le thème de l’évolution de la perception des Alpes revient souvent dans la littérature contemporaine et dans certaines expositions, mais celle du Fort de Bard apporte sans aucun doute un nouvel éclairage, particulièrement vivant dans l’expression de cette évolution à travers différents types de représentations, de la peinture la plus classique à l’affiche promotionnelle du XXe siècle.

Une exposition sur l’évolution de la perception des Alpes

L’exposition « Métamorphoses du regard. Les Alpes imaginaires » s’inscrit dans le cadre du projet transfrontalier Interreg Italie-France « DAHU, Développement et Adaptation des occupations HUmaines en montagne », qui associe la Région autonome de la Vallée d’Aoste, la commune d’Issime, le Fort de Bard, le département de la Haute-Savoie et la Communauté de communes de la Vallée de Chamonix-Mont-Blanc.

Ce projet étudie, sur le territoire alpin entre l’Italie et la France, la relation entre les variations climatiques, le paysage et les communautés humaines, en partant des traces matérielles et immatérielles qui nous sont parvenues jusqu’à aujourd’hui.

L’exposition traduit ces thèmes en un parcours artistique et scientifique, avec une approche qui met en dialogue l’histoire de l’art, l’archéologie, l’iconographie et la culture de la montagne.

Le parcours de visite s’articule en six sections et rassemble des peintures, des dessins, des manuscrits et des affiches. Les œuvres témoignent de la transformation de l’imaginaire alpin : des représentations de la vie pastorale et des éléments naturels aux images liées au tourisme, à l’alpinisme et aux sports d’hiver.

La recherche iconographique à l’origine de l’exposition a permis d’identifier plus de 400 œuvres conservées dans des institutions publiques et des collections privées, principalement dans la Vallée d’Aoste, la vallée de Chamonix et le Piémont. La sélection exposée offre un récit choral des Alpes, observées par des artistes, des scientifiques, des voyageurs et des alpinistes. Il en ressort une montagne qui n’est pas figée dans une image de carte postale, mais perçue comme un espace habité, transformé et sans cesse réinterprété.

Joseph-Victor Communal (Châtelard-en-Bauges,1876 – Chambéry, 1962) La Dent de Peterel, l’aiguille Blanche vus du refuge Torino (col du Géant), 1924 Tempera su cartone / Gouache sur carton, cm 64,9 x 45,8 Chamonix-Mont-Blanc, Collection Musée du Mont-Blanc
Gino Boccasile (Bari, 1901 – Milano, 1952)
Val d’Aosta. Sport invernali, 1940
Offset a colori su carta / Offset en couleurs sur papier, manifesto / affiche. Milano, Stab. Pezzini, cm 98 x 69
Torino, Centro Documentazione Museo Nazionale della Montagna – CAI Torino

De Turner à Bagetti, les Alpes deviennent un lieu moderne

Parmi les œuvres exposées figurent les aquarelles de Giuseppe Pietro Bagetti consacrées à la descente de l’armée française du Grand-Saint-Bernard en mai 1800, ainsi qu’une œuvre de William Turner sur le Grand-Saint-Bernard. Aux côtés de ces œuvres figurent des vues rurales et des paysages de montagne d’auteurs tels que Mario Calderini, Italo Mus, Mario Reviglione, Alessandro Lupo, Giuseppe Camino, Cesare Maggi et Giuseppe Antonio Levis.

L’exposition retrace également l’évolution culturelle qui a transformé la montagne, autrefois lieu redouté et marginal, en un espace d’émerveillement, d’aventure, d’identité et de liberté. Dans ce processus, un rôle décisif a été joué non seulement par les peintres et les voyageurs, mais aussi par les entrepreneurs, les publicitaires et les vulgarisateurs qui ont contribué à la naissance d’un nouvel imaginaire alpin.

Une partie du parcours est consacrée à la vallée de Chamonix et au Mont Blanc, lieux centraux dans la construction de l’image moderne des Alpes. Parmi les objets exposés figure notamment un éventail orné d’une lithographie résumant les étapes de l’ascension du Mont Blanc réalisée en août 1851 par Albert Richard Smith, médecin, écrivain et homme de spectacle très connu à l’époque victorienne.

Smith a contribué à diffuser en Grande-Bretagne ce qu’on a appelé la «Mont Blanc Mania », un engouement pour le Mont Blanc qui a modifié la perception de la montagne. D’un environnement hostile et isolé, la haute montagne a commencé à être présentée comme une destination désirable, accessible et spectaculaire. Ce changement de regard est l’un des fils conducteurs de l’exposition.

La montagne entre art, science et relevés topographiques

Un chapitre spécifique est consacré à Paul Helbronner, topographe, alpiniste, photographe et aquarelliste né à Compiègne en 1871 et décédé à Paris en 1938. Helbronner a réalisé la *Description géométrique détaillée des Alpes françaises*, publiée en douze volumes entre 1910 et 1939 par l’éditeur parisien Gauthier-Villars & Cie.

Son nom est aujourd’hui également associé à la Pointe Helbronner, située sur la frontière entre l’Italie et la France, point d’arrivée du téléphérique Skyway Monte Bianco. L’exposition rend hommage à sa contribution à la connaissance des Alpes, en montrant que la représentation du paysage de montagne n’appartient pas seulement à l’histoire de l’art, mais aussi à la science, à la mesure du territoire et à la documentation de ses transformations.

Pour les institutions concernées, l’exposition offre l’occasion de réfléchir à ce que signifie vivre en montagne. Le conseiller régional Erik Lavevaz souligne que les Alpes et les territoires de haute altitude ne sont pas un décor de carte postale, mais un espace physique où la relation entre les lieux et les communautés est profonde et exige une prise de conscience.

De son côté, Ornella Badery, présidente de l’Association Forte di Bard, rappelle l’importance des recherches menées dans les archives publiques et privées de la Vallée d’Aoste et de la vallée de Chamonix. Selon Mme Badery, l’exposition montre comment l’évolution du paysage alpin a été influencée par la présence humaine et comment la question du réchauffement climatique occupe désormais une place centrale dans le débat culturel, politique et social.

Alberto Rossi (Torino, 1858-1936) La mietitura ai piedi del Monte Bianco, 1909 Olio su tela / Huile sur toile, cm 128 x 122 Aosta / Aoste, Collezione privata / Collection privée

Un parcours ouvert jusqu’en novembre

«Métamorphoses du regard. Les Alpes imaginaires » est ouverte au public au Fort de Bard du 29 mai au 1er novembre 2026. L’exposition s’accompagne d’un ouvrage bilingue en italien et en français, conçu comme un outil d’approfondissement et comme une restitution du travail de recherche.

L’exposition s’inscrit dans le cadre du vingtième anniversaire de la réouverture du Fort de Bard après sa restauration et s’inscrit dans une démarche visant à mettre en valeur la culture de la montagne. À travers des œuvres d’art, des documents, des relevés et des images, le projet invite à lire les Alpes comme un paysage historique : un lieu où la nature, la présence humaine et le changement climatique s’entremêlent au fil du temps.

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