C’est le début d’un récit se déroulant il y a 5 300 ans, sur les traces d’Ötzï, la momie du Similaun, avec le personnage du voyageur venu « de nulle part » et des références à des découvertes et des vestiges réels /1
Il y a 5 300 ans. Le temps semble s’être arrêté. Les températures baissent et les saisons se ressemblent de plus en plus.
L’été approche, mais les glaciers recouvrent une grande partie des montagnes, les forêts sont grises et le chant des oiseaux est timide. Niché dans une clairière entourée par la forêt se dresse un village composé d’un peu plus d’une vingtaine de maisons en paille et en argile, situées non loin les unes des autres. Une quarantaine de personnes y vivent ; elles cultivent le champ en contrebas avec des légumineuses et des céréales, élèvent quelques bêtes, et la vie au village se répète ainsi depuis des centaines d’années. La seule nouveauté, outre le froid glacial de ces derniers temps, a été l’arrivée d’un étranger, surnommé « l’homme venu de nulle part ». Au sein d’une humanité désormais sédentaire, il a erré tout au long de sa longue existence, comme en témoignent son corps et le savoir qu’il porte en lui.
Il est parti du cœur de la péninsule italienne, traversant de nombreux villages ; dans chacun d’eux, il a pris et laissé quelque chose, tantôt des provisions, tantôt des objets, voire une partie de lui-même. Il était jeune, venait à peine de quitter son ancienne maison, savait à peine allumer un feu, mais apprenait à chaque pas. Il arriva dans un grand village au bord de la mer, où il apprit l’art du travail du métal rouge, le cuivre. On l’extrait sans relâche, puis on le fondait et on le refroidissait dans des moules spéciaux ; une fois refroidi, on le martelait pour le transformer en outils, en haches ou en couteaux.
Il s’attarda longtemps dans ce village. Il fit la connaissance d’une femme, comme dans tous les autres villages qu’il avait traversés d’ailleurs, mais elle était différente. Elle s’occupait du bétail de son père récemment décédé, et quand il rentrait du travail, elle lui nettoyait les mains rougies par le cuivre ; le soir, elle chantait, et sa voix était si douce que l’homme ne fit jamais de cauchemar durant ces nuits-là. Une étrange sensation s’empara de lui, un désir non pas pour une femme, mais pour elle. Même s’il venait à peine de partir, même s’il voulait tout voir, il songea à s’arrêter là pour travailler le métal rouge, à se faire nettoyer les mains puis à s’endormir en l’entendant chanter, ainsi pour toujours.
C’est un taureau qui le fit repartir. Un vieux taureau têtu, hérité de son père, dont la jeune fille s’occupait tous les jours bien qu’il ne fût plus capable de se traîner lui-même. Il lui proposa à plusieurs reprises d’en faire de la viande de boucherie, mais pour elle, la nature devait suivre son cours. Or, la nature est imprévisible. Le tonnerre et les éclairs effrayaient à mort la bête et un jour, en plein milieu d’un orage, elle se précipita dehors pour mettre le linge à l’abri et c’est à ce moment-là que passa le taureau déchaîné. En ôtant la vie au petit corps de cette femme en le piétinant, même une bête aussi vieille et têtue que ce taureau éprouva de la honte.
Après l’avoir abattu et donné en pâture à tout le village, l’homme reprit son chemin, mais s’arrêta d’abord pour contempler la mer, en essuyant ses larmes ; et lorsqu’il comprit que celles-ci seraient inarrêtables pendant longtemps, il les laissa couler sur son visage. Il avait vu mourir son frère, puis, quelques années plus tard, son père, sur le même lit d’herbe qu’ils utilisaient pour dormir. Seul le corps s’en va, l’esprit vit en ceux qui restent. C’était sa mère qui le lui avait dit avant qu’il ne se mette en route.
Et cette fois encore, après avoir mêlé ses larmes à la mer, il reprit la route, avec une vie de plus à porter en lui. Il traversa des plaines sans arbres, longea les rives de fleuves en crue, franchit collines et montagnes en s’arrêtant de temps à autre. Dans un village construit sur des rochers blancs, il a rencontré des gens si vieux qu’il s’est demandé s’il valait la peine de se transformer à ce point pour vivre plus longtemps.
Des remèdes anciens se transmettaient depuis des siècles, tout comme l’art des signes. Le corps est marqué à l’aide de morceaux de bois pointus, en suivant les zones de douleur jusqu’à lacérer la peau, mais en détendant les muscles et les articulations ; ils recouvrent ensuite les blessures de charbon noir qui laisse des marques indélébiles. Plus cette pratique est répétée, plus elle devient visible sur le corps, telle une marque à cacher à l’ennemi, car elle révèle une faiblesse tout en insufflant de la force.
Dans le village suivant, construit au milieu d’une prairie sans fin, il a labouré la terre et cultivé toutes sortes de légumineuses et de légumes, apprenant à respecter les rythmes de la nature. Au cours des nombreux jours passés à errer dans les bois, il a appris à distinguer les champignons, les toxiques des bons et savoureux, ceux qui servent à allumer un feu de ceux qui sont excellents comme remède thérapeutique.
Il a vieilli dans ces bois, mais même pendant les nuits les plus froides, sa flamme ne s’est jamais éteinte. Pour se nourrir, il s’est fabriqué un arc plus grand que lui ; il ne prend à la nature que le strict nécessaire pour subvenir à ses besoins physiques. En revanche, pour nourrir son esprit, il n’a aucun égard pour la création : il apprécie chaque coucher de soleil jusqu’à ce que le Soleil ait complètement disparu, il suit chaque odeur avec l’instinct d’un enfant et, s’il s’agit d’une fleur, il la cueille ; s’il s’agit d’un morceau de bois, il le sculpte et le travaille ; et s’il s’agit d’une prairie moelleuse, il s’y allonge en faisant abstraction de toute pensée.
Et après avoir longtemps vécu et tout autant observé, il est arrivé dans ce village niché au cœur des montagnes et, pour la deuxième fois en plusieurs dizaines d’années de voyage, il a décidé de s’y arrêter : ce serait un bel endroit pour mourir ou pour continuer à vivre.
