Des feuilles de vignes parsemées de quelques trous. C’est par ces signes anodins que se manifestent les premiers symptômes d’une invasion à la fois silencieuse et brutale.
SÉRIE: Le scarabée japonais, l’insecte vorace qui arrive sur les Alpes occidentales 1/2
En l’espace de quelques jours, le feuillage a disparu, dévoré jusqu’à la nervure. Le vignoble a l’aspect de rangées ordonnées de squelettes de plantes, offrant un spectacle de désolation. C’est la mésaventure vécue il y a quelques semaines par quelques viticulteurs valdôtains.
Scarabée japonais
Le responsable est un petit coléoptère à l’aspect étincelant, Popillia japonica, plus communément appelé scarabée japonais. Les viticulteurs de la Vallée d’Aoste et des Alpes occidentales n’avaient pourtant pas besoin de ça. Avec un début d’été précoce, marqué par une canicule hors norme qui bouscule la phénologie de la vigne et affaiblit les plantes, et par l’extension des zones touchées par la cicadelle Scaphoideus titanus – un autre insecte exotique envahissant qui transmet la flavescence dorée – l’arrivée du scarabée japonais ajoute une pression supplémentaire sur une filière déjà fragilisée.
Mais la vigne n’est pas le seul sujet d’inquiétude concernant le scarabée japonais. La large gamme de plantes consommées – jusqu’à 400 espèces ! – fait de lui une préoccupation sanitaire majeure en Europe. Cet insecte constitue une menace si importante qu’il est aujourd’hui considéré par les autorités phytosanitaires européennes comme l’une des principales menaces parmi les insectes exotiques envahissants. L’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) l’a inscrite en 2019 sur la liste des organismes de quarantaine prioritaires de l’Union européenne.
Popillia japonica est un insecte coléoptère de la famille des Scarabaeidae (sous-famille des Rutelinae), d’environ un centimètre de long. Son pronotum (la partie entre la tête et l’abdomen qui porte les pattes et les ailes) est d’un vert métallique brillant, ce qui le fait ressembler à un hanneton, mais il s’en distingue par les touffes de poils blancs caractéristiques qui bordent son abdomen.
Il est originaire du Japon et de l’extrême-orient russe. Dans son aire de répartition originelle, ses prédateurs et parasites le limitent, il n’occasionne pas de dégâts économiques majeurs et n’est donc pas considéré comme un ravageur. Mais lorsqu’il est introduit en dehors de son aire d’origine, il prospère en l’absence de ses ennemis naturels et devient rapidement envahissant.
Du Japon à l’Amérique du Nord avant l’Europe
Popillia japonica a été introduite accidentellement aux États-Unis en 1916, dans une pépinière du New Jersey, probablement à partir de larves cachées dans des racines de plantes importées du Japon. En quelques décennies, il a colonisé la majeure partie de l’est des États-Unis et du sud-est du Canada , devenant l’un des ravageurs les plus étudiés d’Amérique du Nord. Sa première incursion en Europe date des années 1970, sur l’île de Terceira, aux Açores.
Mais c’est en juillet 2014 que l’espèce est repérée pour la première fois sur le continent européen, dans le Parc du Tessin (le fleuve Ticino, pas encore le Tessin suisse), entre la Lombardie et le Piémont — une zone jouxtant l’aéroport international de Milan-Malpensa et la base de Cameri, ce qui a conduit les chercheurs à privilégier l’hypothèse d’une introduction accidentelle par transport aérien depuis les États-Unis.
Depuis, l’invasion s’est étendue au Piémont, à la Lombardie, à la Vallée d’Aoste, à l’Émilie-Romagne et au Frioul, avant de franchir la frontière suisse au Tessin en 2017, puis de réapparaître de façon plus dispersée à Zurich, Bâle et dans le Valais en 2023-2024 et ensuite dans les alenteurs de Genève. Des individus isolés ont également été interceptés en Allemagne.
Le scarabée autostoppeur
L’insecte progresse par deux moyens combinés. D’une part, le vol actif : les adultes volent surtout par temps chaud et ensoleillé sur quelques centaines de mètres, ce qui fait avancer le front d’invasion de 5 à 13 km par an. D’autre part — et c’est le plus inquiétant — le transport passif par l’homme.
La popillia se disperse en volant, puis se pose sur des véhicules ou des marchandises, et se laisse ainsi transporter sur des dizaines, voire des centaines de kilomètres.
Une étude de l’INRAE en France a cartographié la façon dont les réseaux aériens, ferroviaires et routiers relient la zone infestée actuelle au reste de l’Europe, afin d’identifier les points d’entrée à surveiller en priorité — gares, aéroports, aires d’autoroute, zones logistiques. Le commerce de plantes ornementales et de terre associée à des végétaux constitue une voie supplémentaire d’introduction.
Actif l’été
Dans nos régions, Popillia japonica accomplit généralement une seule génération par an. Les femelles pondent jusqu’à une soixantaine d’œufs dans le sol. Les larves, semblables à celles de hannetons, vivent dans le sol et se nourrissent des racines de graminées et d’herbacées. Elles occasionnent ainsi des dégâts aux prairies et aux pelouses.
Elles passent l’hiver enfouies entre 10 et 25 cm de profondeur, en vie ralentie, si la température à cette profondeur descend sous 10 °C ; au printemps, quand le sol repasse au-dessus de ce seuil, elles remontent et reprennent leur alimentation avant de se nymphoser. Les adultes émergent du sol à partir de juin.
Leur activité culmine à la mi-juillet et se prolonge, selon les régions et les années, jusqu’en septembre, parfois jusqu’à fin octobre pour les derniers individus. C’est durant cette fenêtre de quelques semaines qu’ils s’attaquent au feuillage, aux fleurs et aux fruits d’une très grande variété de plantes. La température et l’humidité du sol conditionnent donc directement la vitesse de son cycle de vie. Les services phytosanitaires suisses estiment que le scarabée japonais pourrait s’implanter dans la plupart des vallées alpines jusqu’à environ 900 mètres d’altitude, au-delà de laquelle les températures plus fraîches freinent son développement.
Pourquoi mange-t-il autant et comment parvient-il à consommer aussi vite les feuilles des plantes qu’il attaque ? Cela tient au comportement grégaire des adultes : lorsqu’un petit groupe commence à se nourrir sur une plante, les feuilles endommagées libèrent un mélange complexe de composés volatils qui agit comme un signal d’appel, renforcé par la phéromone sexuelle émise par les femelles.
Ce double signal olfactif attire rapidement d’autres individus vers le même foyer, produisant un effet d’agrégation en cascade : une attaque qui semblait limitée peut, en quelques heures, se transformer en défoliation complète, ne laissant que le réseau des nervures.
Quelle stratégie ?
Face à une espèce jugée impossible à éradiquer une fois installée, la stratégie européenne — pilotée notamment par le consortium de recherche IPM-Popillia (programme-cadre Horizon 2020) — vise le confinement plutôt que l’éradication totale.
Sur le terrain, plusieurs outils sont déjà mobilisés en Italie du Nord, dans les zones infestées du Piémont et de la Lombardie. Le piégeage de masse, à l’aide de pièges à entonnoir combinant un attractif floral et une phéromone sexuelle synthétique, permet à la fois de suivre l’évolution des populations et de réduire les effectifs d’adultes.
Des dispositifs dits « attract & kill » — des filets attractifs traités à l’insecticide — visent à concentrer et éliminer les insectes sans traitement généralisé des parcelles. Contre les larves, des agents de lutte biologique (des champignons et des nématodes entomopathogènes) sont testés et déployés sur plusieurs milliers d’hectares dans la zone italienne infestée, dont certains, comme Metarhizium, montrent des résultats encourageants.
La lutte passe par plusieurs fronts complémentaires : l’affinement des mélanges attractifs pour le piégeage de masse, la recherche de souches fongiques et de nématodes indigènes mieux adaptés aux sols alpins, la modélisation de la propagation par les réseaux de transport pour cibler la surveillance aux points d’entrée à risque, et des outils de science participative permettant aux citoyens de signaler les premières détections via des applications mobiles.
Les modèles de risque climatique indiquent que la quasi-totalité de l’arc alpin occidental et une large bande de l’Europe, de l’Atlantique à la mer Noire, offrent des conditions climatiques compatibles avec l’installation de l’espèce dans les décennies à venir.
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