L’électron ne connaît pas de frontières : alors que la France et la Suisse forment une zone tarifaire unique, la transition passe par les barrages alpins et les « prix nuls » de la région nord de l’Italie.

Le massif du Mont-Blanc relie idéalement l’Italie, la France et la Suisse, mais si l’on s’intéresse à la géopolitique de l’énergie, ces trois voisins parlent des langues différentes.

Pourtant, les vallées alpines abritent les autoroutes invisibles de notre quotidien : les lignes à haute tension. L’électron obéit aux lois de la physique, pas aux frontières politiques, et n’a pas besoin de présenter de documents à la frontière. Et c’est précisément sur ces sommets qu’opère un paradoxe fascinant : un marché européen unique de l’électricité où les stratégies nationales s’affrontent et se complètent à chaque seconde.

L’Eldorado de l’hydroélectricité : le quadrilatère du Mont-Blanc

Si l’on élargit notre regard aux régions qui entourent le toit de l’Europe, on se rend compte que ce territoire n’est pas seulement un magnifique cadre naturel, mais une véritable centrale électrique à ciel ouvert. Le Piémont, la Vallée d’Aoste, la Savoie et le Valais comptent, à tous égards, parmi les rois incontestés de l’hydroélectricité européenne.

  • Le Valais (Suisse) : avec les Grisons, il produit près de la moitié de toute l’énergie hydroélectrique suisse (environ 18 TWh par an). On y trouve des chefs-d’œuvre de l’ingénierie tels que le barrage de la Grande Dixence (le plus haut barrage-poids du monde – 285 m) et la récente centrale de pompage de Nant de Drance, une « batterie » d’une puissance de 900 MW cachée dans les entrailles de la roche.
  • La Savoie (France) : C’est le cœur battant de l’hydroélectricité transalpine, dominé par le réseau de barrages de la Tarentaise et de la Maurienne, essentiel pour garantir un approvisionnement immédiat en énergie lors des pics de consommation du réseau national français.
  • Le Piémont et la Vallée d’Aoste (Italie) : Le Piémont est la première région italienne en nombre de centrales hydroélectriques (plus de 20 % du total national) et abrite à Entracque l’une des plus grandes centrales de pompage d’Europe (la Luigi Einaudi). La Vallée d’Aoste, quant à elle, produit en effet 100 % de son électricité uniquement grâce à l’eau, en exportant la grande majorité de sa production et en figurant parmi les régions les plus vertes du monde.

Géant de l’eau

On considère souvent la Norvège ou la Suède comme les seuls géants de l’eau en Europe. Mais les chiffres montrent que l’arc alpin joue dans la même catégorie.

Si la Scandinavie l’emporte en termes de volumes d’eau accumulés grâce à d’immenses lacs situés sur des territoires plats, le massif du Mont-Blanc riposte avec la force de gravité: les dénivelés de nos vallées permettent de produire d’énormes quantités d’énergie en utilisant beaucoup moins d’eau, et en exploitant d’importants dénivelés pouvant atteindre 1 000 m, comme à Entracque. Un véritable moteur énergétique continental.

La carte des prix : monolithes nationaux contre marchés régionaux

Le prix de l’énergie dépend de la géographie : là encore, les modèles changent radicalement dès que l’on franchit la frontière.

La France et la Suisse fonctionnent historiquement comme un seul et même grand bloc tarifaire, grâce à la stabilité de la production nucléaire et hydroélectrique qui rend les tarifs uniformes sur l’ensemble de leur territoire national respectif.

L’Italie, en revanche, présente une structure en 7 zones de marché (Nord, Centre-Nord, Centre-Sud, Sud, Calabre, Sicile, Sardaigne), un système conçu pour gérer les goulots d’étranglement du réseau de transport national. Pour le territoire du Mont-Blanc, la porte d’accès du côté italien est la zone Nord. C’est cette frontière virtuelle qui négocie et gère les flux commerciaux avec le bloc franco-suisse de l’autre côté des Alpes.

L’excédent d’énergies renouvelables au printemps

Le schéma classique du siècle dernier voyait le contexte alpin italien céder la place à l’importation constante d’énergie nucléaire française à bas prix, surtout la nuit. Aujourd’hui, la transition écologique inverse les flux, proposant des scénarios impensables il y a encore quelques années, notamment au printemps.

En milieu de journée, l’essor du photovoltaïque et des énergies renouvelables en Italie injecte tellement d’énergie dans le réseau que les prix de sa «Zone Nord » s’effondrentjusqu’à atteindre pratiquement zéro. Face à ces prix nuls, la France fait un choix inattendu : elle réduit partiellement la production de ses centrales et commence à prélever massivement de l’énergie en Italie.

Le nucléaire français, par nature rigide et lent à réguler (une centrale nucléaire ne peut pas être mise en marche ou arrêtée rapidement en fonction de la météo), trouve dans l’exubérance du soleil et des énergies renouvelables italiennes un partenaire idéal pour soulager et équilibrer son réseau.

Dans les années à venir, alors que le parc nucléaire français aura besoin de cycles de maintenance de plus en plus longs et complexes en raison de son vieillissement, cette « faveur rendue » – par rapport aux importations italiennes d’il y a quelques années – deviendra une constante. L’Italie, historiquement dépendante de l’étranger, se révèle être un exportateur stratégique dans les moments critiques de ses voisins.

La collaboration alpine est inscrite dans les câbles

L’avenir autour du Mont-Blanc démontre que l’autonomie énergétique absolue est un mythe du passé. Aucun modèle – le nucléaire français, l’hydroélectricité suisse, le mix flexible et renouvelable italien – n’est autosuffisant pris isolément.

La sécurité énergétique européenne repose sur l’interconnexion et la compensation réciproque. Autour du plus haut sommet d’Europe, la transition écologique a déjà trouvé son point de rencontre : un écosystème alpin où l’on échange de l’énergie et où l’on « rend la pareille » selon l’endroit où brille le soleil ou la quantité d’eau qui s’écoule dans les conduites forcées.

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