La Piazza d’Armi a accueilli un public nombreux et attentif tout l’après-midi, à l’occasion de trois tables rondes organisées le samedi 29 août au Fort de Bard, autour du titre du cinquième volume du Grand Continent, L’ennemi qui nous désigne. Apprendre à résister aux prédateurs (Gallimard).
Plusieurs personnalités du monde de la culture et de l’analyse politique étaient présentes pour débattre des défis auxquels l’Europe est confrontée, et de sa capacité à les identifier et à y réagir.
Ces trois rencontres avaient un fil conducteur : regarder la réalité telle qu’elle est. En cela, Le Grand Continent occupe une place à part en Europe, même si des efforts similaires, bien que plus ponctuels, viennent d’autres observateurs et journaux, de Le Monde en France au Foglio en Italie, en passant par des revues et d’autre articles de quotidiens.
Un message clair et direct
Cependant, c’est précisément le message du Grand Continent sur « apprendre à résister aux prédateurs » qui s’avère plus clair et plus direct: plus ciblé, préparatoire (apprendre), à mi-chemin entre la pensée et action. C’est ce qu’ont rappelé Gilles Gressani, qui dirige la revue, et Ornella Badery, présidente de l’association Fort de Bard, en ouverture de la rencontre, en présence du président de la Région Vallèe d’Aoste, Renzo Testolin.
Le titre du cinquième volume de la revue va dans la même direction. Il est dirigé par Giuliano da Empoli et publié chez Gallimard : L’ennemi qui nous désigne. C’est nous, en Europe, qui sommes une cible, et c’est dans ce contexte que l’Europe est appelée à réagir et à agir.
Il y avait trois tables rondes, et leur ordre de passage confirme également cette lecture : comment évolue le populisme (puisqu’il dure depuis des années et que la situation pourrait empirer), la question de la Chine (qu’il faut connaître, notamment en tant que prédateur), l’humanisme en tant qu’élément européen (l’un des « fondements » sur lesquels construire la résistance).
Le populisme à l’ère de Trump
La première table ronde, « Qu’est-ce que le populisme à l’ère de Trump ? », a réuni Jean-Yves Dormagen, professeur de sciences politiques et directeur de Cluster17 (institut de sondage qui collabore également avec Le Grand Continent), Lou Fritel de Paris Match (qui réalise des analyses claires sur les droites européennes, et dans un magazine people), et Marc Lazar, professeur émérite de Sciences Po, titulaire d’une chaire à la Luiss et grand spécialiste des relations franco-italiennes. Le débat était animé par Marc Semo, journaliste au Monde et à Challenges, autre observateur net et lucide.
Il fallait certes être présent pour écouter, mais sachez que le populisme n’est pas du tout révolu, et que le modèle apparemment le plus pur a été le Mouvement 5 étoiles. Le populisme n’est pas un phénomène récent ; au XIXe et au XXe siècle, il avait des aspirations pro-autoritaires , tandis qu’aujourd’hui, il se réclame d’une démocratie, bien qu’illibérale, du peuple contre les élites.
Son évolution est en cours : d’un côté, il y a l’« institutionnalisation ». En Italie, ce sont les institutions démocratiques qui absorbent et résistent, tandis que Marine Le Pen tente de conquérir le centre-droit avec la modération (la « dédiabolisation »). Elle se tient donc à l’écart de Trump, qui ressemble un peu à son père.
Il y a ensuite le nationalisme : cependant, la pression des « prédateurs » (le cas du Groenland, de la Russie, de la Chine) pousse d’une part à se rassembler, à se tourner vers l’Europe comme dans le cas de Meloni, tout en comptant la faire pousser à droite, ou bien à faire cavalier seul. Marine Le Pen est favorable à l’arrêt du soutien à l’Ukraine, ne lui reconnaissant donc un rôle de protection de l’Europe (contre un prédateur).
Dis-moi les noms de trois Chinois importants
Le deuxième débat, « Technologie, industrie et commerce : comment faire face à la puissance chinoise ? », a réuni Alessandro Aresu, auteur de La Chine a gagné, Federico Fubini du Corriere della Sera*et Simone Pieranni de Il Manifesto, sous la modération de la journaliste d’Euronews Maria Tadeo. La table ronde s’est articulée autour d’une question : qui connaît trois noms de Chinois importants ? Elle a été posée au public, ce qui a immédiatement montré le problème : les Chinois nous connaissent, pas l’inverse.
Aresu, Pieranni et Fubini ont cité leurs trois noms, et il en est ressorti un portrait d’une Chine où les débats sont vifs, qui a vingt ans d’avance dans la vie quotidienne, entre technologies et confort de vie (des applications qui font tout, pas de files d’attente pour demander un document), la robotique au restaurant, à l’hôtel, dans la production.
Ils ont la capacité de changer d’avis : Wan Gang, ingénieur chinois chez Audi, se trouvait en Allemagne ; il a écrit au gouvernement central chinois, qui a ouvert la lettre, l’a comprise et l’a convoqué. Il expliquait qu’il était impossible de rivaliser avec l’Occident sur les moteurs thermiques, que c’était une course sans fin. Il fallait passer directement à l’étape technologique suivante, l’électrique pour l’automobile. Et c’est là où nous en sommes aujourd’hui, l’Occident et l’Europe sont à la traîne.
Wang Huning a étudié Jean Bodin
Côté politique, il y a Wang Huning, un homme qui a étudié Jean Bodin sur les théories de la souveraineté et Rousseau sur le contrat social et la volonté générale. Il a écrit L’Amérique contre l’Amérique, dans le même esprit de voyage et d’analyse qu’Alexis de Tocqueville dans De la démocratie en Amérique. Au fil du temps, il est passé de l’université au Comité permanent du Bureau politique du Parti communiste chinois.
Puis, pour les autres noms, il y a le sport: comme Eileen Gu/Gu Ailing, entre la Californie et la Chine, popularité mondiale et 6 médailles à Milan-Cortina, ou Alysa Liu, chinoise mais qui a remporté des médailles aux mêmes Jeux olympiques mais pour les États-Unis, pour montrer à quel point tout est interconnecté. Il y a aussi Pony Ma, à la tête de Tencent : environ 30 milliards d’euros de chiffre d’affaires, avec WeChat – l’application qui fait tout –, les jeux vidéo de Riot Games et de Supercell (premier groupe mondial du secteur), le cloud, l’IA, etc.
D’accord, la Chine a une belle longueur d’avance, mais elle n’a pas assez d’enfants ; sa population va chuter à des niveaux critiques avant même qu’elle ne devienne riche, mais quoi qu’il en soit, l’Europe n’arrive pas à suivre.
On voit qu’elle menace des guerres commerciales, ce qu’elle ne peut pas faire puisqu’elle ne dispose pas de minerais rares. Elle semble ignorer la réalité, tout comme la Commission européenne et sa présidente Van der Leyen : le patron de Siemens tente de conclure des accords tandis que d’autres vocifèrent. « Apprendre à résister aux prédateurs » doit justement commencer par l’apprentissage, alors qu’à l’heure actuelle, on est dans le chaotique.
Les « fondamentaux » pour apprendre à résister
La troisième rencontre a porté sur les « fondamentaux », au cours de laquelle on est allé plus en profondeur, tant dans le temps que dans les références. Giovanna Melandri, Martin Rueff, Carlo Ossola et la journaliste Anais Ginori ont parlé d’humanisme et de beauté : les relier aux prédateurs, tel était l’exercice.
Giovanna Melandri, qui a été ministre de la Culture du Parti démocratique italien et préside aujourd’hui la Human Foundation, a exprimé des positions politiques claires, en rejetant le populisme et une barbarie anti-humaniste, y compris sur la question des migrations, citant à titre d’exemple Ratko Mladić, décédé ces derniers jours, responsable du massacre de Srebrenica.
Jusque-là, elle restait dans son registre, avec toute la force et la légitimité de sa position ; mais à un certain moment, elle a lu un passage de Giordano Bruno, aux racines humanistes, alors que nous étions au cœur de la table ronde.
Défendre Canterbury en tant que « pertinence »
D’autre part, Carlo Ossola (vingt ans au Collège de France, un personnage phare des études humanistes) a rappelé le concept de « pertinence » ; il a dit que les institutions servent à réguler les rapports entre tes pertinences et les miennes. Anselme d’Aoste, ou Anselme de Cantorbéry, défendait les « pertinences » de Cantorbéry, qui existent encore aujourd’hui, tandis que York, la rivale, ne joue pas le même rôle. Il est revenu en France lorsque la bataille ne pouvait plus être gagnée, au plus fort du conflit entre la Papauté et l’Empire, puis il est retourné à Cantorbéry pour défendre à nouveau ces « pertinences ».
Car «pertinence » signifie «responsabilité », la prise en charge de sa propre mission, de la mission relative à cette pertinence, et non à d’autres: et c’était Canterbury, pas la Vallée d’Aoste ou d’autres. Et c’est dans la qualitas, dans la capacité intérieure, que se trouvent la force et la manière d’agir.
La Qualitas, et non pas avoir la tête dans les nuages
Et cette qualitas (il faut lire le Traité des petites vertus d’Ossola, Marsilio) s’acquiert par la connaissance de soi (Augustin) et par les autres. Et comme le disait Martin Rueff – qui enseigne certes, mais qui est avant tout un poète, ou en tout cas un homme du discours et d’esprit –, la formation et l’apprentissage se font par la transmission entre les personnes, grâce aussi au désir de savoir, au plaisir de savoir, qui est même érotique. Il y a un contact entre celui qui enseigne et celui qui apprend, et ce n’est pas une question de technique (ou d’IA), mais une dimension humaine, totalement humaine.
À Bard, lors de la troisième table ronde, nous avons donc écouté certains des principes fondamentaux, ceux qui peuvent permettre à l’Europe de «résister aux prédateurs », à condition toutefois de connaître au moins trois noms de Chinois, de ne pas avoir la tête dans les nuages, de savoir qui nous sommes et ce que veulent les autres.
Pour ma part, j’ai déjà conseillé, à ceux qui n’étaient pas là et qui me l’ont demandé, de jeter un œil sur Internet aux noms que nous avons cités ici, de Lazar à Fubini, en passant par Pieranni et Lou Fritel, et de chercher, en librairie ou à la bibliothèque, au moins L’ennemi qui nous désigne du Grand Continent, le Traité des petites vertus d’Ossola, La Chine a gagné d’Aresu.
Et de venir nous écouter, la prochaine fois.
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