Caterina Pizzato raconte les vicissitudes du château de Sarre, en Vallée d’Aoste. À travers ses achats, ses ventes et ses fréquentations, elle dresse un portrait qui parle de personnes, de métiers, d’argent, d’héritages et d’histoire. L’effet est d’une agréable légèreté, pour un château qui est un peu le symbole de la présence de la Maison de Savoie en Vallée d’Aoste, et en particulier de Victor Emmanuel II, avec ses parties de chasse. Pour le visiter et le découvrir, consultez les photos et les nouvelles sur Vallée d’Aoste Héritage.

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Le manoir, situé à Lalex de Sarre sur un promontoire dominant la plaine d’Aoste, doit ses origines à un petit-fils d’Hugues de Bard : Giacomo, fils d’Aimon de Bard, rentra en 1242 en possession du fief ancestral et, en accord avec le comte Amédée III, devint le géniteur des seigneurs de Sarre et de Chezalet. À la mort du dernier héritier mâle, Pierre de Sarre, en 1364, l’édifice est confisqué par les Savoie et attribué à Henri de Quart, dernier descendant de la famille noble, et passe en 1377 aux seigneurs de Montagny, qui restent propriétaires du fief pendant près d’un siècle.

Après plusieurs changements de propriétaires, le château est acheté pour 40 000 lires en 1708 par l’avocat Jean-François Ferrod d’Arvier, associé au comte Perrone de San Martino dans l’exploitation des mines d’Ollomont, qui le modifie radicalement pour lui donner son aspect actuel, construisant même à l’extérieur, en 1713, une chapelle dédiée à Sainte-Barbe.

… a conduit à sa faillite et à son arrestation

Les dettes accumulées par l’énorme investissement le conduisirent à la faillite et à l’arrestation : il morut de folie dans une cellule du Fort de Bard en 1730. Le manoir, entièrement rénové et placé sous séquestre, fut acheté en 1796 par le comte Antoine-Philippe-Augustin Nicole de Bard (famille originaire de Tavagnasco dans le Piémont) et, à sa mort, les parts furent partagées entre sa femme et ses deux filles.

« Le vieux château de Sarre avait besoin de trouver un nouveau maître qui avait les moyens et de l’inclination a la batisse pour être reparé et rendu habitable. Le dit seigneur Ferrod à eté de ce gout là. […] d’un château qui menaçoit ruine bien d’endroits il en a fait une belle maison a la moderne, avec un iardin et autres appartenances. Une grosse tour quarrée qui occupe presque le milieu de ce batiment, a la quelle il n’a pas voulu toucher a cause de son antiquité, à un peu derangé la regularité. Les dehors de ce chateau sont soutenus par des terrasses qui, iointe a l’elevation naturelle de sa situation, luy donne un aspect agreable » (1)

Château de Sarre (c) CC BY SA 4_0 Krzysztof Golik Wikimedia Commons

L’achat par Victor Emmanuel II

En 1823, sa fille Marie-Joséphine-Angélique Nicole de Bard vend pour 10 000 lires la troisième partie du domaine à sa sœur Anne-Cécile, dernière comtesse de Sarre et jeune épouse de Pierre-Nicolas Gerbore (2), qui devient propriétaire du château. En 1868, elle le lègue à l’avocat Léonard Gerbore, comme l’exprime son testament.

Sa passion pour la chasse alpine et la nécessité de trouver une résidence permanente en Vallée d’Aoste amènent le roi Victor Emmanuel II à acheter le château (3) le 25 juin 1869, pour 55 000 lires (4), en le transformant en Pavillon de chasse équipé d’écuries : l’édifice ne subit pas de modifications extérieures particulières, à l’exception de l’élévation de huit mètres de la tour centrale, transformée en observatoire et en bureau télégraphique.

« S. M. Victor-Emmanuel a passé dimanche dernier, 11 du courant, vers les cinq’ heures et demie du matin dans notre ville. Sa Grandeur Mgr et Ies premières autorités de la ville et de l’arrondissement sont allées l’attendre à la porte de la cité et l’y ont complimentée. Le Roi s’est ensuite dirigé vers son château de Sarre, dont il vient de faire l’acquisition, à 5 kilomètres, 0. d’Aoste. Et sans s’y arrêter, il est monté aussitôt sur les sommets de Valsavarenche, où ces jours-ci il chasse le bouquetin’.

(L’Indépendant, XXI, no. 28, 15 juillet 1869)

Les intérieurs furent entièrement rénovés et meublés par le conservateur du palais royal de Milan, qui transféra les meubles d’autres résidences royales.

À partir de 1874, la fonction de balayeur fut assurée par Vincenzo Raspino, et celle de concierge par Giacomo Ramella, remplacé en 1885 par Michele Vittorini. Ils vivaient à l’intérieur du manoir avec leurs familles respectives, collaborant à l’entretien du bâtiment et du domaine (5).

Humbert I et les décorations

Humbert Ier décida une réorganisation intérieure complète du château, en commençant en 1899 par les campagnes de décoration des salles monumentales ornées des nombreux trophées de chasse, mais il ne put les mener à bien car il fut assassiné l’année suivante.

« Il est devenu le palais alpin de l’Italie et a été choisi pour conserver dans ses murs anciens la plus belle fleur des Italiens, notre Augusta e Graziosa Regina, qui est arrivée ici le 7 août 1880, très célébrée. […] Perché au sommet d’une petite colline, tout en vignes vertes, il domine la route qui traverse la vallée. Il n’est pas beau, mais il est très agréable » (6, en italien). La reine Marguerite n’y passa que le mois d’août 1880 et préféra ensuite Courmayeur et Gressoney-Saint-Jean comme destinations estivales.

Fréquenté par la suite pour de courts séjours, le château devint dans les années 1930 et 1940 la résidence d’été des princes du Piémont Humbert et Maria José.

Un des intérieurs du château de Sarre, avec un portrait d’Umberto II et de Maria José
(c) CC BY SA 4_0 Ambra75 Wikimedia Commons

Le château de Sarre sous la République, entre confiscations et héritages

Après le référendum de 1946, le manoir est confisqué par l’État italien, bien que les comtes de Sarre, Humbert et Maria José, en aient toujours revendiqué la propriété comme faisant partie du patrimoine privé de la Maison de Savoie. En 1952, la première section de la Cour d’appel de Rome donne raison aux héritiers et le château est déclaré propriété des filles de Victor Emmanuel III.

En 1955, les parts héréditaires sont attribuées à Jolanda, Giovanna et Maria de Savoie ainsi qu’aux enfants de Mafalda, tragiquement décédée dans le camp de concentration de Buchenwald. Humbert, en vertu de la 13e disposition transitoire de la Constitution italienne, en est exclu (7).

En 1972, les héritiers vendirent le château, d’une valeur de 33 millions et demi de lires, à la société privée Moriana, dont le siège est à Aoste, pour 23 millions (8), qui l’ouvrit au public en tant que musée des souvenirs dynastiques, le privant de son aspect de résidence alpine et d’une partie de son mobilier d’origine.

La Région autonome Vallée d’Aoste en 1989

La Région autonome de la Vallée d’Aoste l’a achetée le 30 décembre 1989 (9) pour 4 034 797 000 lires, avec le mobilier, les aménagements et le terrain environnant (pour un total de 45 791 mètres carrés), en ordonnant sa restauration conservatrice immédiate : un inventaire détaillé du mobilier, remontant à 1890 et conservé aux Archives d’État de Turin dans le fonds Real Casa, a permis d’identifier certaines pièces qui font encore partie de la collection aujourd’hui.

L’intervention visait à préserver la double identité qu’elle a assumée tout au long de son histoire en tant que résidence alpine et en tant que musée de la présence savoyarde dans le Val d’Aoste.

Après d’importants travaux de restauration et de muséographie, le château a été temporairement ouvert au public en 1998 afin de présenter en avant-première le projet muséographique, en présence de la dernière reine d’Italie.

Au château de Sarre, la galerie des trophées (c) CC BY Sa 4_0 Ambra75 Wikimedia Commons

Le parcours de l’exposition

Le parcours de l’exposition se déploie sur trois niveaux identifiés dans les trois étages du bâtiment : le rez-de-chaussée, destiné à accueillir le visiteur, est aménagé sous forme de musée avec la Galerie d’accueil qui abrite les portraits, peints ou sculptés, des membres de la dynastie tandis que les autres salles sont consacrées aux chasses royales, illustrant leurs techniques, les territoires concernés et leur gestion complexe. Le Cabinet des estampes, quant à lui, abrite les souvenirs photographiques et journalistiques des membres de la Famille.

L’étage principal, qui a conservé le mobilier et l’aspect qu’il avait dans la seconde moitié du XIXe siècle, présente la résidence habitée dans son faciès ombertin.

En entrant dans la Salle Royale, on peut admirer les portraits des premiers monarques de l’Italie unie et quelques représentants éminents des principaux peintres de la cour : un chef-d’œuvre d’Antonio Fontanesi, Altacomba, y est également exposé, souvenir de la Fontaine des Merveilles (1864), qui représente la localité proche de la célèbre abbaye française, première nécropole de la famille de Savoie, sur le lac du Bourget.

La Galerie des Trophées et le Salon Royal

Vous pouvez également visiter la chambre du roi et la chambre de la reine avec son boudoir, qui mènent à la merveilleuse Galerie des Trophées et au Salon Royal : 3 612 cornes, libres ou appariées – correspondant à 1 019 bouquetins et 787 chamois – ont été utilisées pour la décoration des deux salles, ce qui constitue un véritable unicum en son genre.

À côté de la salle, on accède au logement du premier aide de camp de Sa Majesté, avec son mobilier d’origine. Au deuxième étage, consacré au XXe siècle, la résidence a été aménagée par moments chronologiques significatifs en relation avec les différents membres de la dynastie qui ont habité le château du début du XXe siècle à l’après-guerre.

La première salle est consacrée à Victor Emmanuel III, Elena de Monténégro et leurs enfants avec de nombreux portraits, la seconde aux derniers rois d’Italie, distingués par une peinture de leur mariage exécutée en 1931 par Basilio Cascella.

Les autres salles abritent des collections, dont une d’œuvres d’art rassemblées au fil des ans par le prince Charmant et une de souvenirs.

NOTES

(1) J.-B. de Tillier, Historique de la Vallée d’Aoste, cité, p.286.

(2) Dans la fontaine à l’extérieur du château, on peut voir ses initiales P.J.N.G et le millésime MDCCCXVI (1816) gravés dans la pierre.

(3) Il ne s’agit probablement pas d’un choix, mais d’un malentendu entre le Roi et les administrateurs du Patrimoine privé : dans une lettre écrite par le souverain le 1er janvier 1869, on voit qu’il voulait acheter le château d’Aymavilles et que, la tentative ayant échoué, il se serait tourné vers la deuxième solution, c’est-à-dire Sarre (L. Agostino, I Savoia di Sarre, cit., p.47).

(4) En réalité, le château fut « acheté en son nom par l’avocat Leonardo Gerbore, héritier de Cecilia Nicola de Bard, par acte du 25 juin 1869 rédigé à Turin par Albasio Carlo Francesco Notaire Patrimonial di S.M. qui le lui vendit pour cinquante-cinq mille lires » (G. Corona, Il Castello di Sarre. Memorie storiche, Biella, Tipografia G. Amosso, 1881, pp. 97-98). Le chiffre actuel pourrait correspondre à plus de 241 000 euros

(D. Ramella, Amori e selvaggina. Vita privata di Vittorio Emanuele II, cit. p.170).

(5) L. Agostino, I Savoia di Sarre, cité, p.13.

(6) G. Corona, Le château de Sarre. Memorie storiche, citée, pp. 5, 10.

(7) L. Agostino, I Savoia di Sarre, cité, p.187.

(8) Acte établi par le notaire Luigi Napoleone le 6 juillet 1972 et déposé au Bureau foncier d’Aoste, rep. 50545, collection n° 11784.

(9) Acte établi par le notaire Giovanni Favre déposé au Bureau foncier d’Aoste, rep. 61158 reg. part. 611.


LIRE TOUTES LES CONTRIBUTIONS DE CATERINA PIZZATO

(extrait de L’apport de la famille royale au développement touristique)
de la Vallée d’Aoste du milieu du XIXe siècle à 1946, Mémoire de master à l’Université de la Vallée d’Aoste, année 2021, avec l’aimable autorisation de Caterina Pizzato. Nous avons ajouté les titres des paragraphes, le titre, quelques ajustements mineurs pour la lecture, et les caractères gras et italiques).

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