L’exposition Modernité ordinaire, présentée à L’îlot-S à Annecy du 15 octobre 2025 au 4 avril 2026, explore la transformation des territoires et des paysages des Pays de Savoie à travers les photographies de Nelly Monnier et Eric Tabuchi. Ce travail s’inscrit dans leur vaste projet de l’Atlas des Régions Naturelles (ARN), une enquête photographique et documentaire initiée en 2017 sur l’ensemble du territoire français.
L’exposition a une approche d’un grand intérêt. Elle nous parle des paysages que nous vivons au quotidien, dans les routes normales, de tous les jours. Elle nous offre une vision sincère de l’état du paysage bâti dans Nos Alpes.
En effet, en s’éloignant volontairement des grandes métropoles et des lieux touristiques, les deux artistes sillonnent les routes secondaires, à la recherche d’une architecture du quotidien.
Leur attention se porte sur des éléments souvent négligés : un sanatorium abandonné, un cinéma des années 1930, une grange en tôle, un chalet pittoresque ou encore une maison de maçon. Chaque photographie révèle une mémoire locale, inscrite dans la matière même des bâtiments et dans les usages que les habitants en font. Carine Bonnot, Architecte DPLG, a assuré le Commissariat de l’exposition.
Cette modernité ordinaire, loin des dogmes architecturaux
L’exposition se présente comme un dialogue entre l’image contemporaine et le document historique. Sur les 350 photographies réalisées entre 2021 et 2025, une douzaine de bâtiments ont depuis été démolis et une trentaine transformés.
L’ensemble constitue une archive en devenir, à la fois témoin du passé et outil de réflexion pour l’avenir. La scénographie classe les vues selon l’altitude — 500, 700 et 1000 mètres — soulignant les effets du relief sur les formes bâties.
Cette modernité ordinaire, loin des dogmes architecturaux de l’après-guerre, est marquée par une adaptation aux contraintes climatiques et topographiques, par l’utilisation de ressources locales et par la transmission de savoir-faire artisanaux.
L’exposition met en lumière une architecture ancrée dans les cultures constructives régionales, qui reflète une capacité d’adaptation, de résistance et de réinvention.
Penser l’existant autrement
Au-delà du regard esthétique, l’exposition invite à repenser la valeur de ce qui existe. Face aux bouleversements écologiques et à l’épuisement des ressources, la préservation du bâti devient un enjeu central. La philosophe Sandra Laugier, citée dans le parcours, rappelle que « l’ordinaire est ce dont on doit prendre soin ». Cette approche rejoint une éthique du care, fondée sur l’attention aux lieux, aux objets et aux gestes du quotidien.
Dans ce contexte, les photographies de Monnier et Tabuchi offrent plus qu’une documentation : elles proposent un cadre de pensée. En révélant les détails d’un portail en fer forgé, d’un toit en tôle ou d’un décor peint, elles redonnent une valeur tangible à des architectures que l’on croyait banales. Elles montrent aussi la fragilité de ces constructions, souvent vouées à disparaître, et la nécessité de les considérer comme partie intégrante des transitions sociales et environnementales en cours.
Une démarche artistique et territoriale
Nelly Monnier et Eric Tabuchi ont déjà cartographié 450 régions naturelles en France, selon un découpage personnel. Leurs images, régulièrement publiées en ligne (archive-arn.fr) et dans une série de volumes imprimés, composent un panorama inédit de l’espace habité. Leur approche, sans commande institutionnelle, se nourrit d’un travail d’arpentage attentif aux formes d’appropriation, aux détournements d’usage, aux détails vernaculaires.
Nelly Monnier, née en 1988, vit et travaille entre l’Ain et l’Essonne. Diplômée de l’ENSBA Lyon en 2012, elle développe une pratique mêlant peinture, dessin et narration, en lien avec le paysage et l’architecture. Eric Tabuchi, né en 1959 à Paris d’un père japonais et d’une mère danoise, vit en Essonne. Formé en sociologie, il fonde en 1999 le collectif Glassbox, avant de se consacrer à une œuvre photographique centrée sur les notions de territoire, de mémoire et d’identité.
Artistes reconnus sur la scène contemporaine, ils ont présenté leur travail dans de nombreuses institutions : Arc en Rêve à Bordeaux, Rencontres d’Arles, FRAC Méca, Centre d’art et de photographie de Lectoure, ou encore au National Center of Photography and Images de Taipei. Modernité ordinaire s’inscrit dans cette continuité, tout en affirmant un ancrage local fort : celui des Savoie, de leurs altitudes variées — de 259 m aux Molettes à 1370 m à La Clusaz — et de leur histoire architecturale singulière.
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