Nous reproduisons ici, avec aimable autorisation, un article paru dans le dernier numéro de Lo Flambò / Le Flambeau, Revue du Comité des traditions valdôtaines, consacré à l’histoire du nom d’un cépage : le Cornalin.

Il s’agit d’un récit qui apporte un peu de bonne humeur dans ces temps si difficiles, et qui suscite de la curiosité. Il est de ceux qui en disent long sur les cultures alpines, leurs singularités et leur mémoire. C’est une histoire ancrée en Vallée d’Aoste, mais qui pourrait sans doute concerner bien d’autres territoires de nos montagnes. Le texte original, signé Rudy Sandi, est en français.

***

Les lecteurs du « Flambeau » auront probablement entendu parler, il y a quelque temps, de l’intéressante initiative de l’Institut Agricole Régional d’Aoste (IAR) visant à tester des cépages résistants, c’est-à-dire des croisements entre la Vitis vinifera et d’autres espèces du genre Vitis, qui présenteraient l’avantage d’une réduction significative des traitements phytosanitaires.

Pour ceux qui, comme moi, sont passionnés par l’histoire de la viticulture locale et par la promotion des cépages autochtones, ces développements peuvent être préoccupants, car ils seraient une perte de lien avec l’histoire viticole valdôtaine. J’ai donc beaucoup apprécié les mises en garde de l’IAR, qui a recommandé leur utilisation dans des zones tampons viticoles, c’est-à-dire les zones viticoles proches des habitations.

Je rappelle enfin que l’histoire est une valeur ajoutée fondamentale pour un produit, comme le vin, qui fait de la narration son véritable point de force parmi les autres mille produits alimentaires anonymes, et que la vigne indigène la plus méconnue, et même la pire, a de toute façon plus d’histoire que la plus connue des nouvelles vignes résistantes.

Amnésie viticole

Pour le prouver, je voudrais raconter la longue et curieuse histoire du cépage autochtone valdôtain le moins connu, qui, depuis deux siècles, a oublié son vrai nom et que nous appellerons conventionnellement « Inconnu » ; il était autrefois cultivé, principalement, à l’Envers, dans une région comprise entre Charvensod, Gressan, Jovençan et Aymavilles. Il faisait la fierté des vignerons locaux grâce à son excellent vin.

Si vous demandiez aux vignerons de ces coteaux couverts de vignes comment s’appelait notre « Inconnu », ils vous répondraient qu’il n’avait pas de vrai nom, qu’il appartenait génériquement à la famille des Oriou, les cépages autochtones de la Vallée, et qu’il était connu sous un sobriquet en patois qui décrivait l’une des caractéristiques d’« Inconnu », ses sarments, très pâles, d’où le nom de Brot blanc (ou Bro blanc).

***

Pour compliquer les choses, les rares vignerons qui cultivaient « Inconnu » dans les vignobles de Sarre, d’Arvier et d’Avise, ainsi que dans la basse Vallée entre Arnad et Montjovet, l’appelaient par un autre nom, celui de Corgnoula ou Corniola. Comme si cela ne suffisait pas à embrouiller les choses, « Inconnu » fut introduit même dans le Valais voisin, en Suisse, probablement au cours du XXᵉ siècle. Et là aussi, par une perverse conspiration, « Inconnu », jadis Brot blanc, Corgnoula/Corniola, devient Humagne rouge, car un cépage, Humagne blanc, qui lui ressemblait tellement malgré son caractère blanc, prospérait dans la région ; il fut donc rebaptisé ainsi par les amis valaisans.

Pensez-vous que les noms attribués à « Inconnu » se soient-ils épuisés ? Dans les années 1970, bien avant que les analyses ADN certifient la correspondance entre le Brot blanc, l’Humagne rouge et la Corgnoula, le chercheur valaisan Jean Nicollier, figure marquante de la recherche sur les cépages autochtones locaux, a enquêté sur les origines d’« Inconnu ». Sachant qu’il provenait probablement de la Vallée d’Aoste, il eut une occasion unique pour l’identifier.

En 1836, l’éminent érudit Lorenzo Francesco Gatta avait méticuleusement répertorié, dans son Saggio sulle viti e sui vini della Valle d’Aosta, tous les cépages valdôtains, avec toutes leurs caractéristiques ampélographiques (caractéristiques spécifiques des sarments, des feuilles et des grappes).

Cet ouvrage immense, de renommée internationale, a présenté la première méthode au monde permettant de distinguer un cépage d’un autre. Mais, hélas, consultant probablement cet essai à la hâte, Jean Nicollier a reconnu par erreur, comme nous le verrons plus loin, l’Humagne rouge comme étant du Petit rouge.

***

Pour rappel, à ce moment de l’histoire, notre « Inconnu » avait déjà été rebaptisé quatre fois à différentes époques, lieux, langues et par différents peuples, à savoir Brot blanc, Corgnoula/Corniola, Humagne rouge et, pour couronner le tout, Petit rouge !

Il faut savoir qu’« Inconnu » était au bord de l’extinction, mais qu’il a été en quelque sorte ressuscité par l’IAR dans les années 1980 et 1990, car il produisait du bon vin. L’heure était donc arrivée de rechercher son véritable nom pour l’inscrire au catalogue national des cépages, étape indispensable pour l’identifier comme cépage distinct des autres et produire du vin in purezza.

Les chercheurs de l’IAR, dirigés par l’œnologue Giulio Moriondo, suivirent donc l’exemple de Jean Nicollier pour essayer d’identifier « Inconnu » en s’appuyant sur le Saggio sulle viti e sui vini della Valle d’Aosta de Gatta. Ils arrivèrent bientôt à un carrefour, car « Inconnu » ressemblait à deux cépages différents, décrits par cet auteur, l’un nommé Corniola et l’autre Cornalin.

Après des années de recherches méticuleuses et minutieuses dans les vignobles les plus anciens et les plus reculés de toute la Vallée, Giulio Moriondo n’avait trouvé aucune trace de deux cépages génétiquement distincts mais similaires du point de vue ampélographique, tels que ceux décrits par Gatta.

Cinquante nuances de Cornalin

Les caractéristiques décrites dans l’essai de Gatta ont toujours été trouvées uniquement et exclusivement chez notre « Inconnu », diversement appelé Humagne Rouge, Brot Blanc et Corgnoula. De plus, « Inconnu », sous ces trois appellations différentes, avait évolué dans des zones différentes, développant des différences morphologiques, productives et qualitatives significatives qui pourraient classer Humagne Rouge, Brot Blanc et Corgnoula comme différents biotypes du même cépage, conduisant des observateurs inexpérimentés à soupçonner qu’il aurait même pu s’agir de cépages différents.

De plus, l’ADN d’« Inconnu » s’est avéré différent de celui du Petit Rouge, réfutant ainsi l’hypothèse de Jean Nicollier d’après laquelle l’Humagne rouge et le Petit Rouge étaient le même cépage.

Étant donné que, malgré des recherches minutieuses et approfondies, aucun autre cépage similaire à « Inconnu », mais doté d’un ADN différent, n’avait pu être trouvé, Giulio Moriondo n’eut d’autre choix que de formuler l’hypothèse la plus scientifiquement reconnue à l’époque (Moriondo ; 1999) : le Brot blanc, l’Humagne rouge et le Corniola étaient trois biotypes différents du même cépage « Inconnu », tandis que le Cornalin et la Corniola décrits par Gatta étaient probablement aussi des biotypes différents de ce qui était génétiquement le même cépage.

À ce stade, il ne restait plus qu’à choisir le nom à donner à « Inconnu », à savoir Corniola ou Cornalin. Je ne me souviens plus des raisons exactes, mais le nom exact d’« Inconnu » demeurant incertain, et le nom français de Cornalin étant mieux que celui de Corniola et évoquant le nom d’autres cépages locaux, tel que le Fumin, « Inconnu » fut finalement rebaptisé Cornalin.

Autrefois Brot Blanc ou Corgnoula/Corniola ou Humagne rouge ou Petit rouge, il prit enfin le nom de Cornalin sur les étiquettes de vin.

LIRE AUSSI: Les racines historiques de la viticulture dans la Vallée de Suse

Exit mobile version