Suivez les traces d’Ötzi, la momie du Similaun dans le deuxième épisode du récit en quatre parties de Jacques Martinet.
Les enfants du village sont intrigués par cet homme venu de nulle part. Ils le suivent en cachette et passent des heures à l’observer tandis qu’il termine la construction de sa hutte ou sculpte ses flèches. Certains trouvent parfois le courage de s’approcher de lui ; sa longue barbe et son visage marqué par les rides les effraient, mais en même temps, ils sont fascinés.
Les plus courageux ont demandé à pouvoir jouer avec la hache rouge ; ils la regardent les yeux écarquillés, mais il ne leur a jamais permis de jouer avec les armes. Il leur a appris à s’orienter dans les bois, à reconnaître les champignons, à allumer un feu avec de la mousse et à coudre les tissus. Bien qu’il ait transmis l’art de la chasse aux hommes adultes, personne n’avait chassé depuis des années dans ces lieux. Elle leur a montré comment tailler les flèches grâce à une technique apprise dans un ancien village construit sur des arbres centenaires : là-bas, on les taillait en y gravant une spirale sur la partie en bois, afin qu’elles gardent leur trajectoire en vol. Elle a fait découvrir aux femmes la viande fumée des bouquetins chassés, et elles ont ri ensemble en voyant les visages étonnés des hommes lorsqu’ils en ont goûté la saveur.
Depuis quelques nuits cependant, le village ne dort plus en paix.
Une lumière est tombée du ciel et s’est écrasée au sommet de la montagne. Ce n’est jamais bon signe quand le ciel envoie quelque chose sur Terre. Les habitants du village vénèrent la montagne et personne n’a jamais osé l’escalader, mais les gens ont peur et veulent des réponses. Les anciens se réunissent et, au lever du soleil, lors d’un rituel ancestral, ils désigneront celui qui devra aller voir ce que le ciel a envoyé sur Terre.
L’aube est silencieuse, les nuages sont bas et le froid a gelé la paille des huttes. Un homme parcourt l’étroite route qui divise le village en deux ; son visage est peint de rayons de soleil, mais noirs, tracés au charbon. Sa tête est coiffée d’un chapeau orné de plumes blanches ; autour du cou, il porte deux médaillons épais qui alourdissent sa démarche claudicante. Il avance péniblement le long de la route en s’aidant d’un bâton au bout duquel se balance une petite casserole d’où s’échappe une fumée grise. Quelqu’un jette un coup d’œil par les interstices des maisons ; tout le monde est réveillé, attendant le verdict.
L’homme venu de nulle part se trouve dans la cabane pas encore tout à fait achevée ; il marque ses flèches comme il le faisait dans le village situé sur les dunes de sable, là-bas où les proies se faisaient rares et où celui qui les tuait avait droit à une part plus importante. Il a dû en refaire la plupart, car celles qui se trouvaient dans son carquois lui avaient servi à entraîner les mâles adultes ; tous n’ont pas une bonne visée, et beaucoup ont été perdues dans les bois. C’est une odeur de bois brûlé qui l’interrompt. Un bruit sourd et constant provient de juste devant la cabane ; il se lève donc et sort.
L’étrange individu aux plumes sur la tête frappe le sol de son bâton fumant, juste devant sa porte. Des autres habitations, les premiers à se montrer timidement sont les enfants ; après quelques minutes, tout le village, les yeux pleins d’espoir, sort dans la rue et rejoint le rituel. Ils tapent des pieds à l’unisson, au rythme marqué par le bâton fumant. L’homme venu de nulle part a été choisi pour voir ce que le ciel a envoyé sur la montagne.
Le temps change rapidement au sommet, mais une neige mouillée accompagne son ascension depuis plusieurs heures. Il s’est préparé à la hâte, sans même finir d’enfiler les plumes sur ses flèches ; il n’a emporté que le strict nécessaire. Avant qu’il ne se mette en route, de nombreux habitants lui ont laissé des cadeaux : une femme lui a donné de la viande séchée, un homme son chapeau, et l’un des enfants lui a confié un petit panier en bois qu’il avait fabriqué lui-même.
Pour s’orienter, il s’est toujours fié à sa vue, mais à présent, la tempête l’empêche de voir le sommet et il doit donc se fier à son instinct. Malgré la fatigue, le froid et les douleurs, il avance en s’agrippant tant bien que mal à la montagne. La tempête s’est calmée quelques instants et l’homme, glissant sur la neige, trouve un abri derrière un gros bloc de glace. Le froid à cette altitude est impitoyable, ses articulations sont raides, il ne sent plus ses mains, mais en fouillant dans son sac à dos à la recherche de quelque chose qui pourrait le maintenir en vie, il touche le petit panier. C’est ainsi qu’il trouve la force de se remettre en route, mais le chemin ne dure pas longtemps : ne voyant que le ciel devant lui, il comprend qu’il n’est qu’à quelques mètres du sommet.
C’est là que l’homme venu de nulle part découvre une fois de plus quelque chose de nouveau. La couche de glace juste avant le sommet est interrompue par un amas d’étranges rochers. Au cours de sa vie, il a vu des champs aux mille couleurs, des forêts de toutes formes ainsi que les créatures qui les peuplent, mais il ne s’est jamais retrouvé face à de telles roches. En les regardant, il ne les reconnaît pas comme appartenant à son monde, mais il sourit car elles sont magnifiques. Il s’assoit là pour se reposer à côté de ces rochers criblés de cratères, envoyés par le ciel sans raison apparente, peut-être simplement ainsi, par mystère.
