Le Lac Majeur revient au cœur des relations entre la Suisse et l’Italie au cours d’un été marqué par la sécheresse, des niveaux des bassins inférieurs à la moyenne et une pression croissante sur l’eau destinée à l’agriculture et à la production d’énergie. Tout cela fait suite à la demande formulée en juillet dernier par la Région du Piémont à l’intention du Canton du Tessin, visant à augmenter les débits vers le Verbano et à maintenir le débit du Pô.
Pour ce bassin transfrontalier, qui fait face à une situation préoccupante en matière d’approvisionnement et de biodiversité, il manque encore un accord régissant de manière concertée la régulation quantitative. La situation est différente en France, avec laquelle, le 4 septembre 2025 dernier, après des années de négociations, de nouveaux accords ont été conclus concernant la gestion conjointe et coordonnée du Léman et du Rhône.
La sécheresse met les règles à l’épreuve
La problématique de la gestion transfrontalière de l’eau entre l’Italie et la Suisse ne concerne pas seulement la quantité totale de ressources disponibles mais surtout leur répartition.
La Confédération est souvent décrite comme le « château d’eau de l’Europe », où une part importante des ressources en eau du continent est concentrée entre glaciers, lacs et cours d’eau alpins. Pourtant, une grande partie de ces eaux se déverse ensuite vers d’autres Pays : l’Italie, par exemple, dans le cas du Lac Majeur au Tessin ; la France, dans le cas du Rhône ; l’Allemagne et les Pays-Bas, dans le cas du Rhin.
Dans des conditions normales, cette interdépendance, qui implique qu’une décision prise sur le territoire helvétique peut avoir des conséquences au-delà de ses frontières, peut être gérée par le biais d’accords, de commissions et de procédures communes. En cas de sécheresse, en revanche, la question devient plus délicate, car il est nécessaire de déterminer quelles utilisations ont la priorité et dans quelle mesure chaque territoire peut effectivement disposer de cette ressource.
Qui a la priorité lorsque l’eau vient à manquer ?
C’est donc face à l’urgence dictée par la sécheresse qu’un dilemme se pose : l’eau potable, l’agriculture, l’énergie, l’industrie et la protection des écosystèmes peuvent se retrouver en concurrence pour la même ressource.
Christian Bréthaut, expert en gouvernance de l’eau à l’Université de Genève et codirecteur de la Chaire UNESCO d’hydropolitique, identifie la sécurité comme le critère principal pour établir les priorités. L’approvisionnement en eau potable passe avant tout, suivi des besoins liés à la sécurité alimentaire et énergétique, sans oublier d’examiner des informations précises sur les consommations réelles des différents secteurs.
De plus, la gestion de l’eau en Suisse doit également composer avec le système fédéraliste, dans lequel les Cantons jouent un rôle central dans la gestion des crises et sont souvent les premiers interlocuteurs des territoires limitrophes. Cependant, lorsqu’une question locale prend une dimension internationale, la Confédération est appelée à intervenir, car une décision prise au niveau cantonal peut se transformer en un dossier entre deux Pays.
La demande du Piémont au Tessin
La situation vécue en juillet dernier a concrétisé précisément ces dynamiques : le Piémont, aux prises avec les conséquences de la sécheresse sur l’agriculture, a demandé au Tessin d’augmenter les débits en provenance des bassins situés dans la partie nord de son territoire.
La marge de manœuvre était toutefois limitée, le Lac Majeur se trouvant à environ un mètre en dessous de la moyenne saisonnière et proche des niveaux historiques les plus bas, seuil qu’il a d’ailleurs atteint au mois d’août. À cela s’ajoute le fait que les bassins alpins tessinois destinés à la production hydroélectrique n’étaient remplis qu’à environ 40%, un chiffre particulièrement bas par rapport aux 88% enregistrés en 2024 et aux valeurs comprises entre 55% et 66% des années 2023 et 2025.
Le Conseil d’État tessinois a donc donné son accord de principe sur la nécessité de collaborer avec la Région, mais a précisé que la situation hydrologique du Canton ne permettait pas de garantir des lâchers d’eau significatifs. Une disponibilité totale a en revanche été assurée en cas d’urgence liée à l’eau potable, notamment grâce à l’utilisation d’une unité mobile de traitement de l’eau.
Le nœud du Lac Majeur
Le principal nœud de la gestion transfrontalière de l’eau entre l’Italie et la Suisse en général, ainsi qu’entre le Piémont et le Tessin en particulier, réside précisément dans le Lac Majeur.
Il existe en effet entre les deux Pays des instruments de coopération en matière d’eau, notamment la convention de 1972 contre la pollution des eaux communes et la Commission internationale pour la protection des eaux italo-suisses (CIPAIS). La question de la régulation quantitative du niveau du lac est toutefois différente : il n’existe pas de convention bilatérale analogue à celle qui régit, depuis 1955, la régulation du Lac de Lugano.
La question est devenue encore plus sensible après les essais lancés ces dernières années pour augmenter le niveau maximal du Verbano, ce qui permettrait d’accumuler entre 20 et 30 millions de mètres cubes d’eau supplémentaires pendant les périodes favorables. Si, pour l’Italie, une réserve plus importante pourrait constituer un avantage, notamment pour l’agriculture de la Plaine du Pô, pour le Tessin, cette élévation soulèverait des interrogations quant au risque d’inondations dans la région de Locarno.
La demande d’une nouvelle convention
C’est dans ce contexte que s’inscrit la motion, présentée par le conseiller national tessinois Bruno Storni et soutenue par 28 cosignataires, qui demande au Conseil fédéral d’entamer des négociations en vue d’une convention sur la gestion du Lac Majeur. L’objectif serait de créer un cadre commun permettant de définir des critères et des limites pour la régulation du bassin, en tenant compte de la sécurité, des besoins de l’agriculture, de la navigation, de la protection des espaces naturels et de la gestion des réserves.
La position de Berne reste toutefois prudente, Albert Rösti ayant réaffirmé qu’une réglementation définitive nécessiterait un accord entre les deux Pays mais aussi que le Conseil fédéral ne signerait rien contre la volonté du Canton du Tessin. Dans l’intervalle, l’Office fédéral de l’environnement suit la phase expérimentale de cette année, en vérifiant que l’élévation prévue du niveau ne dépasse pas les seuils considérés comme sûrs pour le territoire suisse.
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