Michel Moriceau propose une réflexion sur le rapport du skieur à la nature et sur son futur avec le livre Traité de ski par temps chaud de Laurent Buffet.
Le coup de chaud n’échappe à personne. La planète grille tout l’été et ne gèle plus guère en hiver. Regarder tomber la neige n’est plus au répertoire. La poudreuse fond à vue d’ œil mais l’encre coule en cascade sur les pages des magasines et celles du « Traité de ski alpin par temps chaud » que Laurent Buffet signe sur l’autel du sacrifice , celui d’une passion pour la glisse et la liberté.
À l’heure du démantèlement des petites stations plongées dans la désolation, l’auteur met l’humour au service de la philosophie.
Il évoque ses souvenirs, recompose au pied des pistes, les files d’attente d’une civilisation urbaine dévastatrice et impatiente, excitée et violente. Une foule dominatrice, transportée par son désir de frissonner dans une descente effrénée, le prix de cette danse avec les éléments étant la soumission aux « cordons métalliques qui ceinturent la montagne ». Ils épargnent au skieur tout puissant, le châtiment de l’effort dans son processus d’élévation.
Mais le jour viendra où le skieur regagnera ski sur l’épaule, son « Brasilia des neiges », ou son chalet, sa ferme rénovée où « l’odeur de benzène a remplacé celle du fourrage ». Fini de jouer sur la montagne domestiquée au point d’être débarrassée de ses richesses. Le paysage était sublime, il fallait bien le « gâter », l’embellir de prouesses architecturales et le défigurer en abandonnant des équipements obsolètes ! « L’élégance du mauvais goût devient alors un style ». C’est faire fi de la diversité du vivant dans une nature malmenée par une espèce humaine indifférente et négligente.
Or, celle-ci, composée de touristes est menacée de surchauffe et « pourraient fondre au rythme des glaciers, une fois privée du plaisir de la glisse. Il serait temps de défendre les arbres contre les tentations d’industrialisation de l’espace, de se souvenir du pastoralisme, de reconnaître, sur ce territoire, d’autres vies que celle des skieurs. Où est la jouissance à patauger dans la soupe, à se laisser dominer par le pire, ce train du progrès dévastateur ? Faute de matière, disparait la sensation de plénitude, le « sentiment océanique » d’appartenir à la nature, à ce « Tout » qui traduit le concert égoïste, de l’homme-oiseau sautant d’un tremplin, ou de l’aventurier s’affranchissant hors- piste des règles de la prudence.
Il y a de quoi devenir fou de voir ainsi son terrain de jeu violenté par les caprices du climat. Il vaut mieux dans ces conditions, changer de style et trouver d’autres parcs de loisirs , abandonner les friches de la société de consommations et fuir. Pas question de renoncer au bonheur de paraître, mais copier ailleurs d’autres modèles d’un goût suffisamment mauvais pour être rentable.
Traité de ski par temps chaud, illustre de manière spirituelle l’évolution d’un art de s’échapper de la ville à la montagne. Appuyant son propos sur des références historiques et philosophiques, Laurent Buffet trace la voie menant de l’éblouissement de l’instant à l’incertitude du futur. Au temps venu des catastrophes climatiques, il invite à la prudence dans notre quête de volupté. Évitant l’écueil de la sentence, il nous rafraîchit les idées et refroidit nos élans dépensiers, futiles et ravageurs.
TRAITÉ DE SKI ALPIN PAR TEMPS CHAUD – LAURENT BUFFET – LES BILLETS DE LA BIBLIOTHÈQUE – 2025
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