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    Home » Articles » Défense et illustration du « syndic », par Joseph-Gabriel Rivolin
    Tribunes et idées

    Défense et illustration du « syndic », par Joseph-Gabriel Rivolin

    Joseph-Gabriel RivolinJoseph-Gabriel Rivolin29 août 2026
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    1 Une inscription correcte
    Une inscription correcte sur une maison communale en Vallée d'Aoste. (c) Joseph-Gabriel-Rivolin

    Nous republions, avec aimable autorisation, une contribution sur le français valdôtain de Joseph-Gabriel Rivolin, paru en juillet 2026 dans le Courrier de la Vallée d’Aoste, hebdomadaire imprimé du diocèse d’Aoste.


    « Les mots sont importants » est une célèbre répartie de Nanni Moretti dans son film Palombella rossa.

    Dans un monde où les mots semblent voir perdu leur sens, même dans les communications semi-officielles, par social media interposés, des grands de la Terre, il est sans doute démodé de réfléchir sur l’emploi des mots que nous employons tous les jours : mais je veux quand-même le faire en adressant aux lecteurs du Courrier mes réflexions sur quelques vocables importants pour notre vie quotidienne.

    Maire et syndic

    Au Moyen Âge les communautés valdôtaines étaient régies par des élus que les documents, écrits en latin, nomment « syndici » (syndics), « procuratores » (procureurs) et « consules » (conseillers). Ceux qui écrivaient en latin, notaires ou autres notables, pensaient et parlaient le patois et le français et les noms latins qu’ils employaient n’étaient que la traduction en langue savante des mots qu’ils employaient tous les jours.

    Les « syndics » régissent donc nos Communes depuis belle lurette et le mot qui les désigne existait bien avant que l’administration française (entendons par là : du Royaume de France et de la République qui lui a succédé) ne se fixât dans ses caractéristiques et sa nomenclature actuelles.

    Les Valdôtains – comme certains Suisses, par exemple à Lausanne, ou comme les Savoisiens d’avant 1860 – appellent leurs syndics par ce nom depuis au moins aussi longtemps que les Français appellent « maires » les leurs, ou les Belges « bourgmestres », et avec le même droit que leur donne la langue française.

    II est vrai qu’il y eut des « maires » en Vallée d’ Aoste aussi : ce fut de 1802 à 1814, quand la Vallée d’Aoste, avec le Piémont, fut englobée dans le Premier Empire créé par Bonaparte. Le retour du roi à Turin entraîna le retour des syndics, qui n’ont plus, depuis lors, changé le nom de leur office.

    Sauf exception. Car il arrive, de temps à autre, de lire ou d’entendre que le « maire d’Aoste » a fait ceci, ou que le « maire de Charvensod » (ou de Chambave, ou de Nus… peu importe) a fait cela. Or, il s’agit là bel et bien d’une faute de langue française.

    L’usage approprié de la langue implique, en effet, la connaissance de ses nuances et la capacité de choisir le mot exact dans un contexte donné. De toute évidence l’histoire institutionnelle, les lois en vigueur, le contenu des compétences et des fonctions distinguent nettement la figure d’un syndic valdôtain de celle d’un maire français.

    À ceux qui l’accusaient de faire de la couleur locale en utilisant dans ses œuvres les mots dont la culture sénégalaise avait enrichi la langue française, Léopold Sédar Senghor répliquait qu’il ne faisait qu’ « appeler un chat, un chat ». Ce qui ne lui empêcha point de devenir l’un des membres les plus connus et écoutés de l’Académie Française, et on sait que sous la Coupole on ne badine pas en matière linguistique…

    Bref, pourquoi devrions-nous renoncer à « appeler un syndic, un syndic », en laissant les maires où ils sont, au-delà du tunnel du Mont-Blanc ? D’autant plus que les significations respectives de « maire » et de « syndic » reposent sur des couches étymologiques et sémantiques fort différentes, impliquant des racines historiques et des mentalités non homologues.

    Le mot « maire », dérivant du latin maior – « majeur » – implique l’idée d’une supériorité hiérarchique arbitraire et monocratique (le « maior dominus » – le « maire de palais » – était, chez les rois Mérovingiens, l’indiscutable surintendant du palais royal, et l’on connaît la carrière de celui d’Austrasie et de Neustrie Pépin le Bref…) ; alors que « syndic » dérive du latin syndicus, venu lui-même du grec ϭύν – « avec » – et δίκη – « justice », ce qui associe le concept d’autorité à des valeurs d’équité et de collégialité. Le « génie de la langue » devrait compter pour quelque chose !

    Puisque le « maire » n’a pas ou plus droit de cité dans le lexique administratif de notre Vallée, il va sans dire qu’il en est de même pour les « adjoints au maire » français, pour lesquels il n’est d’ailleurs même pas possible de détecter l’homologue valdôtain, qu’on ne peut identifier pleinement ni à notre « vice-syndic », ni à nos « assesseurs » – mot noble, celui-ci, orthographié anciennement « accesseur » et sous-entendant l’« accessibilité » du pouvoir public de la part du simple citoyen. Au XIVe siècle il était question, au Royaume de France, des « capitouls, sindics, tresoriers, accesseurs ou autres officiers de villes », ce qui me semble légitimer amplement l’usage valdôtain en dehors du contexte judiciaire, qui n’est donc évidemment pas un barbarisme, mais au pire des cas un archaïsme de bon aloi.

    Mairie et maison communale

    2 Une inscription à éviter
    Une inscription à éviter. (c) Joseph-Gabriel-Rivolin

    Cela dit, je pousse un peu plus loin notre discours et voilà qu’une deuxième question se pose: puisqu’en Vallée d’Aoste il n’existe pas de maire, peut-il y exister des « mairies » ?

    La logique aristotélicienne, la logique cartésienne à l’appui – bien francophone celle-ci – voudrait bien sûr que non. Pourtant sur de nombreuses façades de bâtiments publics nous lisons le binôme fatal : « Municipio – Mairie ». « Hélas ! – nous ont dit de nombreux administrateurs communaux – aucun dictionnaire ne nous donne d’alternative à cette gênante inscription ».

    Il est vrai que l’histoire et la tradition valdôtaines n’offrent pas grand-chose à ce point de vue : hormis la Commune d’Aoste et son superbe Hôtel de Ville, les autres étaient pour la plupart trop pauvres pour pouvoir se payer un siège municipal proprement dit.

    Quand, au XVIIIe siècle, les lois du Royaume sarde imposèrent aux communautés de fixer le siège communal dans le village où s’élevait l’église paroissiale, confirmé dans sa fonction de chef-lieu administratif, elles louèrent une pièce dans une maison particulière, qui devint ainsi la « chambre commune », ou « salle consulaire », comme on l’appelait fièrement dans les procès-verbaux des séances du Conseil (j’y reviendrai).

    Il y avait même des Communes tellement désargentées, que leur Municipalité, ne pouvant pas louer de pièce ad hoc, se réunissait chez le conseiller dont la maison était la plus proche de l’église, afin de ne pas violer les dispositions de loi. Quand on arrivait à ramasser assez d’argent pour bâtir un édifice destiné spécialement aux fonctions administratives, on l’appelait simplement « maison commune », entendant par là qu’elle était la maison de tout le monde, ou pour mieux dire d’un chacun les habitants de la « paroisse » (le mot « Commune » sentait un peu le soufre, surtout après les événements parisiens de 1870).

    1 Une inscription correcte
    Une inscription correcte (c) Joseph-Gabriel-Rivolin

    Cette expression « maison commune » se bureaucratisa au fil des années, devenant « Maison Communale » et fournissant l’alternative la plus répandue à l’illogique « mairie » de bonapartesque mémoire, qui en Vallée d’Aoste n’a aucun sens en l’absence d’un maire.

    Je dois avouer que, si je considère inutilisable chez nous le mot « mairie », je trouve un peu froide l’expression « maison communale », qui sent comme un relent de dossiers quelque peu défraîchis, sur lesquels des légions d’« applicati » se hâtent lentement…

    Combien est-il plus beau et significatif d’appeler le siège de ses élus « Maison commune » tout court, comme nous le faisons en patois ! Que les puristes qui pensent que le français est une propriété exclusive de la République hexagonale ne s’alarment pas et qu’ils ne nous accusent pas de provincialisme : la plus haute autorité en matière de Francophonie, l’Académie Française, dans la cinquième édition de son Dictionnaire (1798), enregistre l’expression « maison commune » avec la définition : « Nom donné depuis la Révolution Françoise, à ce qu’on appeloit auparavant Maison ou Hôtel-de-Ville».

    La mairie n’existant en Vallée d’Aoste pas plus que le maire, qu’en est-il du « secrétaire de mairie », cheville ouvrière de toute administration française post-jacobine ? Il est avantageusement remplacé en Vallée d’Aoste par le « secrétaire communal » depuis la réforme administrative de 1762. Il est vrai qu’à cette époque-là on parlait de « communauté » et non pas de « commune » : mais au siècle dernier nos grands-parents avaient déjà pourvu à actualiser cette nomenclature sur la base des réformes internes à l’État sardo-piémontais, sans recourir à quelque interférence parisienne que ce soit.

    Poussons encore plus loin notre témérité de francophones « autres » : pourquoi ne pas remplacer les panneaux indicateurs de la Salle du Conseil (ou Sala consiliare, lorsqu’ils sont bilingues), par la belle inscription « Salle consulaire », fort employée par nos ancêtres, qui savaient alterner le maniement de la charrue à la lecture des classiques latins ? Cette noble appellation, qui réveille des échos antiques, est le reflet plusieurs fois séculaire de la haute considération dans laquelle était tenue la fonction d’administrateur communal.

    On trouvera peut-être les observations ci-dessus déplacées dans un contexte de globalisation de la communication et d’homogénéisation des langages. Je ne partage pas cette opinion : c’est aussi en respectant les particularismes propres à notre français régional qu’on contribue à sauvegarder un patrimoine qui appartient à la Francophonie tout entière.

    L’article de Joseph-Gabriel Rivolin, Défense et illustration du « syndic », paru dans le Courrier de la Vallée d’Aoste, est republié, avec aimable autorisation.

    LIRE AUSSI : Le français valdôtain, qui existe et résiste

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    Joseph-Gabriel Rivolin

    Joseph-Gabriel Rivolin a été directeur des Archives historiques régionales, du Système des bibliothèques de la Vallée d'Aoste et du Bureau régional d'ethnologie et de linguistique de la Région autonome Vallée d'Aoste. Membre de l'Académie Saint-Anselme et de plusieurs associations culturelles, il a également siégé aux comités scientifiques de l'Institut historique de la Résistance de la Vallée d'Aoste et du Centre d'études historico-littéraires Natalino Sapegno, ainsi qu'au conseil d'administration de l'Université de la Vallée d'Aoste. Il a présidé notamment le Comité des traditions valdôtaines et l'Association valdôtaine d'archives sonores. Journaliste indépendant, il dirige la revue culturelle « Le Flambeau ». Il est l'auteur de nombreuses publications, dont un guide d'Aoste et les ouvrages: Uomini e terre in una in una signoria medievale: la castellania di Bard nel Duecento, Pollein: materiali per una storia, Idées sur l'identité de la Vallée d'Aoste : savoir pour comprendre et Notre histoire : la Vallée d'Aoste du néolithique au XXe siècle. Il est également coordinateur et/ou co-auteur de monographies sur Saint-Christophe, Saint-Vincent, Saint-Marcel, Chambave, Quart, la Vallée d'Aoste en général et ses traditions populaires.

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