Dans les hauteurs des Alpes, loin des zones habitées et souvent situés dans des environnements extrêmes, les bivouacs constituent depuis près d’un siècle une présence discrète mais essentielle. Nés comme de simples points d’appui pour les alpinistes engagés sur des itinéraires complexes, ils se sont transformés au fil du temps en véritables symboles de la fréquentation de la montagne.
L’ouvrage « Les bivouacs des Alpes. 100 ans d’émotions en boîte » (en originel « I bivacchi delle Alpi. 100 anni di emozioni in scatola »), publié par Luca Gibello pour le compte des CAI Edizioni, propose un voyage à travers cette évolution fonctionnelle spécifique. Publié en 2025, il raconte comment ces structures ont accompagné les changements dans les sports de haute altitude et les techniques de construction, devenant ainsi des objets d’intérêt architectural et culturel.
À la recherche des pionniers
« Les bivouacs des Alpes » raconte la survie des premiers bivouacs installés dans les années 1920, dont certains sont accessibles par des itinéraires en milieu glaciaire réservés aux alpinistes expérimentés. Parmi ceux-ci figurent le Bivouac Hess aux Estellette, celui de la Brenva au pied de la grande face du Mont-Blanc, le Bivouac isolé Craveri près de la Brèche Nord des Dames Anglaises et le Bivouac Balestreri dans les Grandes Murailles.
Il s’agit de témoignages matériels d’une époque pionnière, où la haute montagne n’était fréquentée que par quelques cordées et où chaque ascension exigeait des délais et des stratégies très différents de ceux d’aujourd’hui. Contrairement à l’idée reçue, ils ne sont pas nécessairement plus spartiates que les refuges alpins de leur époque, eux-mêmes construits dans des dimensions extrêmement réduites et capables d’offrir uniquement des services minimaux.
De plus, pendant des décennies, de nombreuses structures n’ont eu aucun gérant, obligeant les sportifs et les aventuriers qui y passaient la nuit à se débrouiller seuls pour le chauffage, l’eau et la préparation des repas. Au fil des ans, la distinction entre refuge et bivouac s’est estompée et certaines structures non gardées classées dans la première catégorie ont été reclassées dans la seconde, un choix administratif qui reflète l’évolution du réseau d’hébergement alpin.

L’intuition née au sein du Club Alpin Académique
Le véritable tournant survient dans les années qui ont suivi la Première Guerre Mondiale, lors d’une phase de changement radical dans l’alpinisme, une pratique qui attire de plus en plus d’amateurs qui affrontent les ascensions sans accompagnateur et de manière plus autonome. C’est dans ce contexte que le Club Alpin Académique Italien se rend compte que bon nombre des zones les plus intéressantes des Alpes sont trop isolées pour justifier la construction d’un refuge traditionnel, mais nécessitent néanmoins un point d’appui sûr.
C’est ainsi qu’est née l’idée du bivouac fixe, une solution simple, économique et facilement transportable qui permet d’étendre la pratique de l’alpinisme à des zones jusqu’alors peu accessibles. Les premiers modèles, conçus et construits par les frères Ravelli de Turin, ont une forme caractéristique en demi-tonneau, mesurent un peu plus de deux mètres de côté et atteignent à peine un mètre vingt-cinq de hauteur.
Préfabriquées, démontables et transportables en de nombreux éléments de poids réduit, ces structures peuvent être montées dans des endroits où il aurait été impensable de construire des bâtiments permanents. À l’intérieur, il n’y a ni lits ni tables ni commodités : les occupants dorment à même le sol, utilisant la chaleur de leur corps pour affronter les nuits les plus glaciales en altitude.
Des couchettes aux vaisseaux spatiaux
Au fil des décennies, les bivouacs qui parsèment les Alpes deviennent plus confortables et les premières couchettes font leur apparition dans les modèles dits « Apollonio », pouvant accueillir jusqu’à neuf personnes. On les trouve des Alpes occidentales aux Dolomites, des Alpes juliennes à certaines parties des Apennins, dans des endroits particulièrement isolés et qui constituent des points de repère indispensables pour les alpinistes et les randonneurs.
La transformation la plus évidente intervient toutefois au cours des dernières décennies : de nouveaux matériaux, des systèmes d’isolation avancés et des techniques de préfabrication permettent la réalisation de structures qui rappellent des capsules spatiales ou des modules futuristes. Le cas le plus connu est sans doute le nouveau Bivouac Gervasutti, suspendu au pied des Grandes Jorasses et considéré comme l’une des images les plus reconnaissables de l’architecture alpine contemporaine.

L’auteur
Luca Gibello, historien de l’architecture et fin connaisseur de l’environnement alpin, signe un ouvrage sur les bivouacs des Alpes qui allie rigueur documentaire et talent narratif. Après avoir enseigné à l’École polytechnique de Turin et à l’Université de Trente, il a dirigé « Il Giornale dell’Architettura » et a consacré une grande partie de ses recherches aux constructions de haute altitude.
Son expérience personnelle en montagne, qui comprend l’ascension des 82 sommets de plus de 4 000 mètres des Alpes, lui permet d’aborder ce sujet avec un regard qui allie recherche historique et connaissance directe des lieux. Enrichi d’environ 200 photographies en couleur, son ouvrage « Les bivouacs des Alpes » adopte une perspective inhabituelle sur des structures souvent minuscules, mais capables de raconter l’évolution de l’alpinisme mieux que bien des grands ouvrages.
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