Nous reproduisons un article publié sur le Forum Francophone, journal de l’UPF Vallée d’Aoste, en décembre 2025, avec aimable autorisation, à propos de l’expérience de rédiffusion de chaînes de télévisions au niveau transfrontalier par la Province autonome de Bolzano.
En effet, en vue de la prochaine réunion du Comité transfrontalier du Traité du Quirinal, un thème concerne la rediffusion des des télévisions dans l’espace frontalier franco-italien. Pour le moment, l’attention la plus marquée sur ce thème provient de la Vallée d’Aoste : celle-ci a vu, ces dernières années, la rediffusion de France 2 interrompue sur son territoire.
Dans la Province de Bolzano, la Rundfunk Anstalt Südtirol (RAS) retransmet gratuitement 20 chaînes de télévision, dont 17 en allemand et en ladin, la plupart d’Autriche, d’Allemagne et de Suisse.
La RAS est l’organisme public de radiodiffusion de la Province autonome de Bolzano, créé en 1975. Il s’agit d’une structure légère : elle n’emploie aujourd’hui que 26 personnes et est entièrement financée par la Province autonome.
La RAS diffuse également 22 chaînes de radio, principalement en allemand et en ladin, provenant également d’Autriche, d’Allemagne et de Suisse. Elle opère également dans la diffusion par fibre optique et dans l’offre des services de transmission à d’autres opérateurs, de la sécurité à la protection civile.
La naissance de la télévision en Europe et les premières installations artisanales de retransmission en allemand
Avec l’avènement de la télévision en Europe, la question de l’accès aux programmes en langue allemande s’est posée dans le Tyrol du Sud, un débat qui avait touché dans les années précédentes la retransmission des émissions radio. La télévision de la RAI, la télévision nationale italienne, a vu le jour en 1954, tout comme la télévision allemande BRD, tandis que la télévision autrichienne ORF a été créée en 1957 et la télévision suisse en 1958.
La première chaîne de la RAI est arrivée dans la Province de Bolzano en 1957 mais, pour les Jeux olympiques de Cortina d’Ampezzo, le signal avait déjà été diffusé en 1956. La deuxième chaîne de la RAI est arrivée en 1961. La question a rapidement été au centre du débat politique à Bolzano, notamment dans le contexte des tensions de ces années-là. Il y avait un sentiment évident de prévalence linguistique et culturelle des émissions de la RAI en italien et d’absence d’émissions en allemand ou en ladin.
Au-delà de l’aspect politique, il existait également une réelle demande du marché pour des émissions en allemand, de sorte que, dans les années 1960, la province est devenue un laboratoire de solutions individuelles et artisanales.
De manière localisée et par câble – donc avec une diffusion limitée – certaines chaînes en langue allemande sont devenues accessibles, comme en 1965 par Sepp Aller à Vipiteno ou par Arthur Kofler à Bressanone.
En 1968, un câble de 580 mètres a été posé à Merano, en accord avec la municipalité. En 1969, le signal de la Suisse alémanique a été retransmis par radio depuis le Val Venosta jusqu’à Merano, tandis qu’à Bolzano, on commençait à voir la chaîne allemande ZDF. La fréquence suisse permettait également de capter des émissions en langue ladine.
Le nouveau Statut d’autonomie de 1972 et la naissance de la RAS
Le développement de ces initiatives a conduit aux premières réunions visant à donner une organisation et une base juridique à la retransmission, par exemple avec l’initiative du sénateur Peter Brugger en 1970. Pendant ce temps, alors que le parquet ouvrait une enquête sur les installations illégales, des projets de loi étaient présentés. La question a été débattue jusqu’au nouveau statut d’autonomie de 1972 et à la norme d’application de 1973. En 1975, à l’initiative de la Province, la RAS a ainsi vu le jour.
C’est au cours de ces mêmes années, en Vallée d’Aoste, sous le gouvernement de César Dujany de 1970 à 1973, que la retransmission d’Antenne 2 et de TSR a commencé.
Alors que à Bolzano une structure sous le contrôle autonome de la Province, la RAS, assurait la rediffusion des chaînes en allemand et en ladin, après la fin du gouvernement de César Dujany la rediffusion en Vallée d’Aoste des deux chaines en français, Antenne 2 et TSR Suisse, a été déléguée à la télévision nationale RAI à partir du 1er octobre 1975 sur la base d’une convention avec l’État italien.
Indépendamment du processus de retransmission des chaînes de télévision en allemand et en ladin, la RAI développait pour sa part dans la Province de Bolzano des productions en allemand et en ladin. En 1966, on pouvait les voir avec 55 minutes en allemand vers 20 heures, sur la deuxième chaîne de la RAI. En 1979, la troisième chaîne en italien et RAI3bis en allemand ont vu le jour. Enfin, en 1987, des émissions en ladin ont été lancées, avec un journal télévisé à partir de 1989.
Retransmission gratuite des télévisions à Bolzano jusqu’en 2024, et après 250 000 euros par an
Une série d’accords a permis à la Province de Bolzano, par le biais de la RAS, de retransmettre gratuitement les chaînes des pays germanophones. Ils ont été signés en 1974 et 1975 par la Province autonome de Bolzano avec les principales chaînes publiques d’Autriche (ORF), d’Allemagne (ARD et ZDF) et de Suisse (SRG). Ces accords sont restés en vigueur pendant des décennies et ont pris fin en 2024.
Depuis lors, un nouvel accord avec l’ORF, l’ARD et la ZDF prévoit sur ces 17 chaînes à retransmettre une contribution annuelle d’environ 250 000 euros de la part de la Province de Bolzano, calculée sur la base du nombre de foyers potentiellement concernés, soit environ 157 000.
Pour donner un ordre de grandeur, la Vallée d’Aoste compte environ 60 780 foyers, mais elle devrait pouvoir obtenir la retransmission de l’ensemble ou d’une grande partie des chaînes de télévision du numérique terrestre français (TNT, elles sont 25) et suisse, afin de rester alignée sur ce modèle, soit le 38,7% des coûts par rapport à Bolzano.
120 sites de retransmission et un journal télévisé
L’ORF autrichienne reçoit également des contributions de la Province, d’un montant d’environ deux millions d’euros par an, qui couvrent à la fois les droits de retransmission et des activités de production, comme le journal télévisé « Südtirol heute », réalisé à Bolzano et diffusé quotidiennement par l’ORF.
Aujourd’hui, la RAS diffuse ORF, ARD, ZDF, BR, SRF, RSI et d’autres chaînes thématiques, telles que 3Sat, Arte, Kika, Phoenix, ZDFneo et ORF III, en numérique terrestre, en haute définition, avec un millier d’appareils répartis sur environ 120 sites. Le système diffuse des contenus radiophoniques, en FM et DAB+, en allemand, ladin, italien et romanche.
Le réseau technique de diffusion de la RAS est également utilisé par la télévision italienne RAI (qui au contraire en Vallée d’Aoste est propriétaire du réseau de diffusion par antenne), par des chaînes privées, par des opérateurs mobiles et par des services publics pour les télécommunications et la sécurité. Vient ensuite la question de l’innovation, avec la fibre optique, l’internet et les réseaux mobiles, la norme DVB-T2.
La question du géoblocage pour la télévision via Internet
La question de l’accès aux contenus culturels en allemand ou en ladin depuis d’autres Pays s’est récemment posée également en ce qui concerne Internet.
En effet, depuis le territoire italien, il n’est pas possible, via Internet, d’accéder aux programmes ou aux contenus médias des sites des télévisions autrichiennes, suisses, allemandes (et françaises) et vice versa, en raison d’un mécanisme de blocage automatique, le géoblocage. Au niveau européen, il existe une première réponse au problème, avec un Règlement adopté en 2018, mais celui-ci n’a pas apporté de résultats concrets en matière d’accès aux télévisions frontalières.
La RAS, avec le soutien de la Province de Bolzano, a entrepris, non sans difficultés, de résoudre partiellement le problème en créant une application dédiée, RAS streaming. Disponible sur Google Play et Apple Store, elle permet de regarder les programmes, mais en direct seulement, de l’ORF, de l’ARD et de la ZDF, et non d’accéder à leurs médiathèques, comparables à RaiPlay ou FranceTV.
Pour résoudre le problème, pour l’instant, et comme dans les années 60, on recourt à des expédients, en l’occurrence des réseaux VPN (Virtual Private Network), c’est-à-dire des dispositifs et des applis, comme NordVPN ou GhostVPN, qui permettent de faire croire aux fournisseurs de produits multimédias, tel que ORF, ARD, ZDF, RAI ou France TV, que l’on se trouve dans leur Pays, et non en Italie.
(avec l’aimable autorisation du Forum francophone, UPF Vallée d’Aoste. Le texte a été integré de liens et de quelques précisions)

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