Michel Moriceau nous invite à découvrir Samivel, dessinateur, écrivain, cinéaste et surtout défenseur des Alpes avec le livre « Samivel» de Sophie Cuénot.
Une vie étonnante. Une vie d’aventures et de contemplation, d’amitiés sincères, de partage d’émotions dans l’intimité d’un espace de rêve mis en mots et en couleurs avec bonheur et considération. Une vie d’étonnements, d’éblouissements, d’émerveillements mais aussi de vigilance et d’inquiétude, d’indignation.
Samivel a traversé le siècle en spectateur engagé, curieux de tout mais ferme dans la défense de la nature, l’héritage commun d’une humanité dont il a dénoncé les excès.
N’ayant pas connu son père mort avant sa naissance, le jeune Paul Gayet né en 1907, a été un enfant calme et solitaire, choyé par sa mère, Marcelle Tancrède dont il accolera le nom à son patronyme lors de son inscription au Groupe de Haute Montagne en 1927.
Dessinateur insatiable et marcheur inlassable, Paul est un alpiniste précoce et un créateur facétieux. Un premier 3000, à 12 ans, des itinéraires signés dans la revue La Montagne et sa voie est tracée. Dans les Alpes et par le monde, il voit et rend compte, cherche à comprendre, à respecter les sommets familiers et les terres inconnues.
Observateur inspiré, lecteur éclectique, il foisonne d’idées neuves et cultive volontiers l’ironie. Il est désormais Samivel, en clin d’œil au valet de Mr Picwick, Sam-Weller, contant des histoires avec dérision et toujours une morale.
Soucieux du devenir de la montagne, Samivel met en scène des personnages dérisoires. En les brocardant, il éveille ainsi les esprits sur les dégâts commis par les premiers touristes, les « snobs d’hiver» agglutinés sans vergogne dans leur« skidrom »… Cet humour qu’il cultive au milieu des années trente dissimule un certain pessimisme : il admire trop la montagne pour ne pas caricaturer ceux qui la défiguraient déjà avant- guerre et qui aujourd’hui continuent à l’exploiter, l’ont artificialisée, ont déformé le sublime.
Il dessine, il écrit, il filme et s’élève contre la brutalité des vandales qui « scalpent la beauté du monde ». Il observe les métamorphoses du paysage, s’insurge qu’un « bel alpage devienne station ». Il est le porte- parole d’une nature menacé et glissant vers un futur apeurant. Il entend la protéger, la préserver, la sauver. Il la décline en cartes postales, illustre ce qu’il y a encore de doux et harmonieux en espérant que les spéculateurs n’en refassent pas des monts affreux.
Samivel a été le témoin d’une époque ayant muté en une génération de la misère aux formes les plus débridées de la modernité. Contempteur de la société de consommation, il a été l’ardent défenseur du Val Montjoie, le chantre du « Grand Oisans Sauvage», l’indéfectible soutien des parcs nationaux.
Voyageur ouvert à d’autres civilisations que la sienne, cinéaste perfectionniste, fabuliste nostalgique, il a été constant dans ses attentions aux autres. Romancier militant, caricaturiste mordant, graphiste pédagogue, il n’a pas caché ses indignations.
Servie par l’élégante iconographie composée par Catherine Cuénot, le superbe ouvrage de Sophie Cuénot retrace le parcours d’un éclaireur d’avant-garde qui invite ses contemporains à regarder autour d’eux, à se régaler d’un spectacle sans cesser renouvelé.
La biographe croise la genèse d’une œuvre avec l’épanouissement de l’homme au sein d’une famille soudée et cultivée. Elle relate la fin de son amour avec Les Contamines : un crève- cœur pour douze kilomètres d’une route qui n’avait pas lieu d’être. Elle transmet le message d’une sobriété heureuse visant à réconcilier les hommes et leur environnement.
A contre- courant de l’idéologie dominante, Samivel a mis son talent au service de la préservation des sites. Il a pris des risques et l’avenir l’a consacré comme un visionnaire. Il a eu raison avant les autres. Et ce n’est pas un grand tort.
SAMIVEL – SOPHIE CUENOT – GUERIN CHAMONIX – EDITIONS PAULSEN – 2025
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