Michel Moriceau nous invite à lire le livre « Au cœur de l’hiver » de Jean-Marc Rochette, qui rassemble des méditations et des extraits de la vie quotidienne capturés au cœur d’un hiver.
Au cœur de l’hiver en Oisans. Au cœur de l’hiver, loin d’un monde agité au « ciel de zinc, au bitume sans mémoire ». Au cœur de l’hiver, dans l’intimité d’une montagne imprévisible, éblouissante mais aussi cruelle, austère et subtile, insaisissable. Au cœur d’un village perdu sous la neige, un jeune couple d’un certain âge trouve refuge dans un vieil hôtel tout juste rénové. Coupé de leurs réseaux, déconnecté des circuits habituels de distribution, un homme et une femme passent ensemble une saison en dehors du temps. Ils recomposent de nouvelles habitudes, se partagent naturellement entre le nécessaire et l’indispensable, l’utile et l’essentiel : se chauffer, se nourrir mais aussi créer. Dessiner, peindre et conserver le souvenir de l’éphémère, écrire. Écouter le silence, surveiller les traces d’un chamois ou d’un loup, guetter les délicates variations du bleu dans le ciel. S’émerveiller. Profiter de la solitude, à deux, avec un petit chat aux aguets derrière la vitre. Vivre au rythme des percées d’un soleil furtif, au risque de la furie des tempêtes, au rituel des passages d’animaux affamés, de randonneurs égarés.
Au cœur de l’hiver, l’expérience fondatrice d’une œuvre commune, un désir d’harmonie avec le paysage. Un rêve de tranquillité, de beauté simple, de révélations inoubliables.
Au cœur de l’hiver, Jean Marc Rochette transmet son ressenti, ses émotions, ses inquiétudes. Il est curieux des moindres mouvements de la nature, il exalte le merveilleux, ne cache rien des moments terribles où des êtres vivants rencontrent subitement leur destin. Il assiste au spectacle d’un monde étonnant, il admire le chant des oiseaux, il croise les yeux opaques d’une renarde pelée qu’il sauve de la gale. Il décrit, tient son journal. Il évite les excès d’un angélisme béat. Il connaît la montagne, sa grandeur et les souffrances qu’elle engendre, ses tentations, ses sources d’inspiration. Il en mesure les dangers depuis sa jeunesse. Il redoute la chute. Il la voit déferler devant lui. Il pleure ses amis ensevelis. Il repère les prédateurs, imagine leurs attaques. L’ordre écologique est violent, irrémédiable et ses dégâts sont irréversibles : question de vie ou de mort, d’aquarelles encadrées pour l’éternité, de traces évaporées.
Jean Marc Rochette apprécie le bon, le beau, le bien fait. Il met la montagne en mots, en images, en actions. Il y respire, il y peint, il y écrit sa propre histoire. Avec le respect, la sincérité, la sensibilité d’un voyageur qui contemple un océan de poudreuse, suit la chorégraphie des choucas, aspire à s’élever et tarde à redescendre.
Dans le froid d’un pays sauvage, l’auteur et sa compagne ont choisi de se mettre face à eux-mêmes. Ils ont habité un autre monde, s’y sont intégrés, s’y sont épanouis. Ils ont apprivoisé le temps, ils ont laissé libre cours à leurs passions. L’isolement a donné de la saveur à leur existence, mais ils n’ont pas fermé leur porte, et leurs hôtes de passage leur ont laissé d’inoubliables souvenirs.
Jean Marc Rochette expose les tableaux d’un musée intérieur que nourrit son rapport à la durée d’une saison interminable, son goût des bestiaires d’altitude, son attente d’un nouveau rendez-vous, d’une réconciliation peut-être avec cet élément qui autrefois l’avait blessé. Les couleurs sont vives, le décor somptueux, le ton juste. Le style élégant.
Au cœur de l’hiver, il est un hameau où la vie, laborieuse et ascétique, s’organise à l’ombre des hauts lieux, où la fréquentation de la faune puis de la flore réchauffe les cœurs endoloris par la glace. Et cela rend dérisoires les déboires du monde d’en bas. Les naufragés volontaires nous apprennent à profiter de ce qui nous entoure. Il est d’autant plus facile de les comprendre qu’ils ne sont pas en Himalaya ni en Sibérie, mais là, tout près de chez nous, reliés à la civilisation par le filet de sécurité offert par internet. Ils sont là, à quelques heures à peine au bout d’une route dégagée aux premiers jours du printemps. Ils sont là, heureux et solidaires.
Leur éloge est celui de l’attention, de l’affection, de l’effort et de la sobriété. Un modèle de vie à deux. Un modèle de vie en société.
AU CŒUR DE L’HIVER – JEAN MARC ROCHETTE – LES ETAGES EDITIONS – 2024
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