Michel Moriceau nous invite à réfléchir sur l’incertitude de l’aventure, avec le livre « L’aventure, réenchanter l’incertitude », coordonné par Florence Roche.
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Individuelle ou collective, éminemment humaine, nourrie de difficultés et d’aléas, l’aventure est indissociable des risques qui jalonnent un parcours mystérieux. Il y va d’accomplir un destin, de braver le danger, de se surpasser. L’avenir n’est pas écrit et n’est pas toujours heureux. Encore faut-i l le rendre possible, prévoir les surprises, lever les doutes, décider de partir et surtout revenir : ne rien regretter, ne rien déplorer. Courir vers un risque, certes, mais sans tomber tête baissée dans les abîmes de l’inconnu.
L’engagement d’une vie n’est pas un jeu. Il peut s’agir d’un choix et l’interrogation porte alors sur la préparation de l’action et ses conséquences. Il peut s’agir des coups inattendus d’un sort qui compromet l’intégrité de la personne et mobilise les énergies pour porter secours et respecter son désir de vie.
Ainsi l’aventure est- elle cette curieuse dynamique faite d’étranges oscillations entre les certitudes et l’humilité, l’audace et la prudence, la méthode rassurante quand la grâce de Dieu se fait attendre.
Les alpinistes et les marins remplissent leurs carnets de course au plus haut, au plus loin des routines ordinaires. Il y a lieu de philosopher sur l’inaccessible, la représentation de l’ailleurs, l’esthétique du corps évoluant dans un environnement grandiose, l’accomplissement de soi « aux frontières de la mort ». Mais l’idéal de « liberté sans contrainte » se heurte à la brutalité de l’imprévisible, à la détresse où mènent d’incontrôlables excès. La mort est possible, la peur est au rendez-vous et pour en limiter l’intensité dramatique, la raison vaut mieux que la passion. La connaissance permet d’anticiper, la préparation du défi n’exclut pas d’apprendre à s’adapter, voire improviser en situation de crise.
Les contributeurs de L’Aventure, ré-enchanter l’incertitude, partagent le goût de l’élévation, en paroles, en pensées, sans omissions. Ils savent la finitude de leur pratique, évaluent les limites d’un art incertain, approchent le point de rupture, d’irréversibilité de leurs belles imprudences. Ils apprivoisent « le brouillard » et recherchent la voie du salut. Et c’est l’œuvre d’un groupe d’apprendre le partage des savoir – faire, la modestie de l’être, le refus de l’avoir.
Grimper n’a pas de valeur marchande. Ce n’est pas non plus tromper la mort, ce n’est pas vaincre à tout prix dans un concert égoïste avec le vide. C’est une ouverture sur soi- même et pour les autres, c’est acquérir la maturité de rester lucide, c’est gérer ses émotions, évoluer dans un cadre et corriger ses erreurs. C’est répondre à la futilité de l’exploit solitaire par le sacrifice d’un élan solidaire. A chacun ses tourments, ses addictions, ses devoirs. Il en découle la quête d’une force pour agir sur le fondement de la confiance et de l’éthique, celle d’assumer ses responsabilités, de se respecter et de ne pas compromettre la vie des autres.
L’analyse des militaires de haute montagne et des médecins en guerre sur le front des maladies graves renouvellent les principes du processus décisionnel en terrain hostile. Ils sont les conquérants d’un utile engagement qui s’appuie sur une démarche participative refusant le leadership vertical au profit d’un collectif où se confrontent les expertises. Le principe est la mobilisation des informations. L’enjeu est le consensus qui assure l’adhésion du groupe au projet commun mené par un premier de cordée reconnu par les siens.
L’ouvrage coordonné par Florence Roche, membre de la chaire Conflits- Innovation-Montagne de l’Université Grenoble-Alpes pose sur l’aventure un regard positif, pédagogique et vertueux, tout en déplorant la « témérité stupide » de grimpeurs entêtés. Essayistes et chercheurs en sciences humaines ou médicales, officiers de carrière, tous alpinistes, dressent des barrages contre les risques et proposent de s’épanouir sans aller au-delà de ses capacités.
Il n’y a pas de banalité du jeu avec la vie, en montagne comme ailleurs. Innover de nouveaux comportements et Incarner la lucidité, c’est tenter le bonheur dans l’aventure de la liberté. C’est inspirer la société. Un modèle du vivre ensemble et d’envisager un avenir raisonnable…
L’AVENTURE, REENCHANTER L’INCERTITUDE – sous la direction de FLORENCE ROCHE-UGA EDITIONS
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