Suivez les traces d’Ötzi, la momie du Similaun, dans le troisième épisode de la série en quatre parties de Jacques Martinet.
Un autre village se dresse sur la montagne. Peu de familles y vivent, car il n’est pas facile de survivre à cette altitude. Le sol gèle souvent et le froid de ces dernières années les a mis à rude épreuve. Au fil des siècles, la montagne a détruit leurs maisons à maintes reprises : des avalanches de neige, des éboulements de pierres et des pluies de glace se sont abattus sur leurs habitations, mais malgré tout, le village a été reconstruit à chaque fois. Ses habitants continuent de s’y accrocher, perchés sur cette montagne sans nom, à une époque où rien n’avait encore de nom.
La lumière qui a déchiré le ciel et s’est abattue sur la terre a également mis à l’épreuve des hommes comme eux ; depuis des jours, on ne voit plus personne dans les rues, ils ont peur et une violente tempête approche.
Dans une petite cabane, une famille est réunie ; la mère et le père sont allongés sur une couche d’herbe sèche, sur le point de s’endormir. Face à eux, deux frères jumeaux, aussi semblables qu’un ciel sans nuages, attendent en silence que leurs parents s’endorment. Si tout le monde est effrayé par l’événement de la veille, celui-ci a éveillé chez les jumeaux une curiosité irrésistible, au point qu’ils ont décidé de planifier une mission. Depuis des mois, ils s’entraînent en cachette à utiliser le vieil arc de leur père, qui repose dans un coin depuis des décennies ; peut-être personne ne s’en est-il jamais servi et on ne leur a jamais permis de s’en servir, même pour s’amuser.
Dans cet ancien village, il est interdit de chasser dans la nature. Dès que leurs parents se seront endormis, l’un d’eux prendra le vieil arc et l’autre le carquois ; avec délicatesse et sans faire de bruit, ils sortiront et se mettront en route vers la montagne. Même dans l’obscurité, ils ne pourront pas se tromper : ils sont petits, mais ils ont passé des journées entières à jouer dans les bois et à escalader les rochers. Et cette fois encore, ils joueront, tirant des flèches à n’en plus finir, à la recherche d’une proie. Tout cela se passe dès que leur père se met à ronfler, comme chaque nuit.
Bien que leur plan ait été minutieusement élaboré, ils n’auraient jamais pu imaginer que l’obscurité, loin de chez eux, puisse être aussi totale. Enveloppés par le froid, ils grimpent en bravant la tempête et la gravité, et attendent que l’aube se lève. Le vent souffle et les nuages s’abaissent, enveloppant les jumeaux dans le chaos de la tempête. Immobiles, l’un à côté de l’autre, ils se réfugient derrière un bloc de glace, ne sachant plus où aller, en proie à la peur. L’un des deux tend la corde de l’arc et encoche une flèche. La corde, faite de tendons d’animaux, est raide, et les flèches ont gonflé avec l’humidité au fil des années, mais les jumeaux, derrière le vieil arc, se sentent plus en sécurité. Leur pire ennemi en cette nuit qui touche à sa fin, c’est le froid et la terreur de s’être aventurés trop haut.
Le vent cesse de souffler et les nuages s’écartent, laissant une brèche par laquelle le soleil se lève à l’horizon. Cette lueur d’aube révèle aux jumeaux un paysage qu’ils n’auraient jamais imaginé pour leur mission. La neige accrochée à la montagne est entrecoupée de rochers noirs de toutes tailles : certains aussi gros que la tête d’un homme, d’autres de la taille d’un bouquetin. Ils s’approchent comme dans un rêve, oubliant presque qu’ils se trouvent au sommet d’une montagne, en pleine tempête, à l’aube d’un matin où ils devraient être dans leur lit, auprès de leur famille. L’émerveillement les envahit, mais alors qu’ils contemplent ce spectacle de rochers et de glace, ils aperçoivent une silhouette qui bouge. Les nuages s’abaissent à nouveau et brouillent la vue des jumeaux. L’un d’eux bande son arc en le pointant vers la silhouette accroupie près d’un des rochers ; elle semble inoffensive, aussi transie de froid qu’eux.
Tout se passe en un instant. Les doigts du jumeau qui tient l’arc sont gelés, tout comme les tendons de la corde tendue qui lui glisse des mains. La silhouette se redresse et les regarde de loin avec un sourire, puis s’effondre au sol, transpercée par la flèche.
Les jumeaux jettent leur arme dans la neige et courent au milieu des débris tombés du ciel, curieux de découvrir quelle étrange créature vient de devenir leur première proie. C’est un homme. L’homme le plus âgé qu’ils aient jamais vu. Il porte un chapeau, une longue barbe et son visage est marqué de rides. Son bras dénudé, avec lequel il a tenté en vain d’extraire la flèche, laisse entrevoir des lignes noires au niveau des poignets et des coudes.
À quelques mètres de lui, un objet étrange : une hache rouge comme le sang qui tache la neige. Un peu plus loin, enfoui dans la neige, se trouve un immense arc et, d’un sac cousu à la perfection, dépasse un petit panier en bois. Cet homme est si étrange qu’il ne peut qu’être lui aussi venu du ciel. Les jumeaux se regardent, horrifiés par ce qu’ils viennent de faire ; ils ne peuvent pas l’emmener avec eux, alors ils entassent soigneusement la neige sur son corps et ses objets. Et ils le font disparaître entre les rochers du ciel et de la Terre.









