Corrado Gex est resté dans la mémoire et dans le cœur des valdôtains, comme cela a été ressenti et vu le 24 avril à Aoste, au Palais régional, lors d’une soirée à sa mémoire, dans une salle comble et avec un profond sentiment de participation.
On a rappelé ses innovations et son héritage en politique et dans l’école valdôtaine, en tant que jeune assesseur puis député ai Parlement, et de sa mort tragique à l’âge de 34 ans seulement, le 25 avril 1966, dans un accident d’avion dont les contours ne sont pas encore clairs.
Chacun de nos territoires alpins a des personnes dont la mémoire reste, des histoires humaines qui ont marqué l’histoire récente ou passée. Nous parlerons bientôt de Louis Besson, qui nous a quittés le 2 avril, maire de Chambéry, député et ministre, mais aussi à l’origine de la Loi Montagne en France ; nous avons évoqué Émilie Carles, avec son regard sur la montagne et sa bataille pour la Vallée de la Clarée. Elles nous aident à regarder notre territoire et à nous comprendre nous-mêmes.
Mais venons-en à la mémoire de Corrado Gex.

Souvenirs de politique et d’humanité, comme si c’était aujourd’hui
Organisée par le Conseil régional, la rencontre s’est déroulée avec les interventions du président du Conseil régional, Stefano Aggravi, de l’assessur régional pour la culture et l’école, Erik Lavevaz, et une série de discours et de dialogues, animés par Martina Praz. Le documentaire de Joseph Péaquin, réalisé entre 2006 et 2007, a été projeté à l’occasion.
Ce fut un moment de grande sérénité et de sensibilité, dans une salle comble, où se trouvaient de nombreuses personnes qui l’ont connu et se souviennent encore de lui dans les discours et les conversations.
Le président Aggravi et l’assesseur Lavevaz ont souligné son héritage, tant politique – comme l’innovation dans l’école et l’ouverture de la vallée à l’extérieur – que culturel, avec les avancées technologiques, économiques et sociales. Ils ont rappelé les traces politiques profondes qu’il a laissées et qui perdurent, dans l’école, dans la francophonie en Vallée d’Aoste, dans le développement local et la montagne, dans l’aviation, dans la manière de voir la politique.
Le documentaire de Joseph Péaquin
Le documentaire a été vu dans le plus grand silence, avec les témoignages que l’auteur a recueillis, les images de l’époque et les séquences provenant également des archives nationales italiennes. Les interventions de Joseph Péaquin, sur ses recherches pour réaliser le documentaire, et de Joseph-César Perrin, en raison de sa connaissance directe de Gex, ont aidé a rappeler son rôle, l’époque, l’esprit, et sa mort tragique.
Perrin, en particulier, a confirmé, Gex était suivi, et a raconté son expérience personnelle, avec une voiture qui les a suivis entre Aoste et Saint-Marcel et puis quand ils ont tenté de la semer, en faisant demi-tour. Le chanoine Donato Nouchy, qui parlait souvent à Gex, pensait que l’avion de Gex s’était écrasé à la suite d’une tentative d’assassinat, et Joseph-César Perrin exprima, même à cette occasion en 2026, qu’il partageait cette opinion non seulement comme possible, mais comme la plus probable.
Et puis, outre ce fait grave, qui frappa la Vallée à l’époque, pour un fils du Pays si jeune et emporté si soudainement, il y avait les souvenirs, même après la réunion, des autres personnes présentes, les anecdotes, même amusantes et chères – comme celles de Maité Genevoix, qui était elle aussi très jeune à l’époque.

Corrado Gex sur l’école et la culture
Corrado Gex porte en lui, dans la mémoire, sa figure de jeune homme, de très belle prestance, d’innovateur, de Valdôtain, de figure emblématique de l’Union Valdôtaine. Par rapport à d’autres figures issues de la fondation du Mouvement en 1945, il était déjà l’expression de l’après-guerre et des perspectives de développement économique, du boom italien, les trente glorieuses de la Péninsule.
En 1959, il arrive comme Assesseur de l’éducation dans le contexte d’une alliance entre l’Union Valdôtaine, le Parti socialiste et le Parti communiste. Dans les années de la guerre froide, l’opération politique était surveillée, mais pour l’Union Valdôtaine, c’était un moyen de gouverner, après le contraste dur avec les démocrates-chrétiens de 1948-1949.
Les réformes
Né en 1932, Gex se retrouva à 27 ans au sein d’une coalition justement anormale dans ces années difficiles, et porteur d’une politique très peu idéologique et toute orientée vers le développement, la montagne et l’ouverture à l’Europe. On a rappelé qu’il envoyait aux enfants travaillant dans les alpages un colis avec des vêtements et un livre, qu’il a rendu gratuits les livres scolaires, les cahiers et la papeterie, d’abord dans les écoles primaires, puis dans les écoles secondaires.
En 1961, il a fait installer à Aoste le Collège d’études fédéralistes avec un cours d’été qui, au fil des ans, a accueilli des jeunes qui ont par la suite occupé des postes importants au sein des gouvernements de différents pays ou de la Commission européenne. En quatre ans seulement, entre 1959 et 1963, il a initié une série de politiques et d’innovations d’organisation et de pédagogie autour de l’école, qu’il a accompagné d’une revue, L’École valdôtaine, de stages de réflexion et de formation pour les enseignants, d’échanges avec les territoires voisins en France et en Suisse, et par de nouveaux bâtiments scolaires.
Il a promu une réforme pour régionaliser les rôles de l’enseignement, dans un processus qui se poursuit encore aujourd’hui, il a donné vie à l’Institut professionnel régional, sur la base des compétences du Statut spécial, il a la relancé la francophonie, d’une part racine et patrimoine valdôtain mais aussi comme outil pour la personne, sa culture, sa profession, let pour le développement économique.

Un climat d’innovation, d’autonomie et de guerre froide
C’était un climat plus large, dans lequel l’autonomie était au centre de nombreuses initiatives : naissance de La Voix de la Vallée à la radio, la bataille pour les organisations de jeunesse. C’est aussi dans ce contexte que Gex promeut un magazine, Le dialogue. En accord avec le climat de l’époque – la Communauté économique européenne née en 1958, la construction des tunnels du Grand-Saint-Bernard et du Mont-Blanc (inaugurés en 1964 et 1965), il pense à une vallée ouverte, dans l’économie et la société, en incluant dans l’identité valdôtaine des personnes récemment arrivées, mais qui partagent ses valeurs, ses coutumes et sa culture.
La passion de Gex pour l’aviation représentait bien ce besoin de modernité, si implanté sur de fortes racines traditionnelles et historiques : il obtint son brevet de pilote en 1962, et fut l’un des pionniers européens du vol en haute montagne, avec des atterrissages et des décollages sur des glaciers et dans les premiers ports d’altitude. Il a favorisé la création d’une base juridique pour ce type d’activité avec les lois qui ont été approuvés plus tard lors de son passage au parlement national, en 1963, lorsqu’il a démissionné de son poste de conseiller et qu’il l’a emporté de justesse contre une figure de proue des démocrates-chrétiens, Aimé Berthet.
La période parlementaire, entre Aldo Moro et l’incident de 1966
La période parlementaire est une période de croissance personnelle et politique pour Gex, dans un contexte encore compliqué par la guerre froide, la coalition si particulière en Vallée d’Aoste et les batailles sur des questions cruciales. Avec le Statut spécial prévoyant la concession gratuite à la Région pour 99 ans, l’exploitation des eaux était passée à l’État avec la nationalisation de 1962 et la naissance de l’Enel.
Dans la phase de mise en œuvre, avec ses collègues députés de Trente et de Bolzano, il avait rouvert le chapitre des droits des Régions à Statut spécial, comme lors de la séance du 23 avril 1964 à la Chambre des députés. Face au centre-gauche et au gouvernement d’Aldo Moro, il passa d’une opposition initiale en 1963 à un soutien progressif, au point de voter la confiance, avec le sénateur Renato Chabod, entre le 8 et le 15 mars 1966. Ce choix produisit de nombreux contrastes en Vallée d’Aoste et un isolement politique.
C’est dans ce contexte et un peu plus d’un mois après ce vote que survient sa mort : difficultés politiques en Vallée d’Aoste, filatures, inquiétudes exprimées à plusieurs personnes, l’accident survenu pour rentrer en Vallée d’Aoste pour une réunion politique.
Il y avait du mauvais temps, peut-être un dysfonctionnement du Pilatus Porter, qui s’est écrasé près de Ceva, dans le Piémont, le 25 avril 1966. Sept autres victimes l’accompagnaient : Eddy Tillot, Giuseppe Chiavenuto, Giuseppe Andorno et sa fille Wilma, Marussa Zagari, Plinio Maglione, Marie Coudre.
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